SUÈDE


SUÈDE
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La Suède est restée plus longtemps que les autres pays scandinaves dépourvue d’histoire écrite. Les temps archaïques, sur lesquels la documentation se limite aux données de l’archéologie, de l’épigraphie runique et de quelques traditions plus ou moins mythiques consignées dans les pays étrangers, s’y prolongent jusqu’au milieu du XIIe siècle.

Ainsi s’expliquent les incertitudes qui pèsent sur les origines de l’État suédois: on ne saurait dire quand ses trois parties constitutives essentielles (le Svealand, autour du lac Mälar, le Götaland, autour des lacs Vätter et Väner, et l’île baltique de Gotland) ont commencé à reconnaître un même roi, dont le siège ordinaire était en Svealand. Cette union, qui n’effaça jamais, au Moyen Âge, des différences institutionnelles assez profondes, paraît en tout cas antérieure à la fin de l’âge des Vikings. Sauf de courtes périodes au XIVe siècle, la Suède médiévale ne comprit jamais la Scanie et les régions voisines; sa façade maritime était sur la mer Baltique, à l’ouest elle ne disposait que d’une étroite fenêtre entre le Danemark et la Norvège, sur le bas Götaälv.

Monarchie constitutionnelle, la Suède pratique le régime parlementaire depuis longtemps. En effet, si le règne de Charles XII, mort en 1718, marque l’apogée de l’absolutisme royal qui s’était développé sous Charles XI, dès la disparition de Charles XII, l’Acte sur la forme du gouvernement (1719-1720) et la loi organique sur le Parlement (1725) établirent la prééminence du Parlement en instaurant un véritable régime d’assemblée qui suscita l’attention de l’Europe et en particulier celle de Mably. C’est à cette époque, présentée comme l’« ère de la liberté », que naît une véritable vie politique avec la formation au sein du Parlement de deux factions rivales: celle des « chapeaux », composée de nobles rêvant de conquêtes et d’expansion territoriale, et celle des « bonnets », qui regroupait des bourgeois favorables au maintien de la paix et recherchant l’essor industriel du pays.

Profitant des luttes partisanes et des difficultés intérieures, Gustave III réalisa, en 1772, un coup d’État qui, en supprimant les partis politiques, marqua la fin du régime parlementaire et aboutit à l’adoption d’une nouvelle Constitution qui reconnaissait au monarque des pouvoirs quasi absolus.

Les défaites militaires liées aux guerres napoléoniennes conduisirent, en 1809, à la déposition du monarque, Gustave IV Adolphe. Immédiatement fut constituée une commission de la Constitution qui élabora un texte destiné à prévoir tout retour de l’absolutisme royal mais aussi à limiter les pouvoirs du Parlement. Ce texte, instaurant une monarchie constitutionnelle, allait permettre le développement du parlementarisme; il fut complété par trois lois organiques inséparables de la Constitution: la loi organique sur le Riksdag (Parlement), la loi sur la liberté de la presse et la loi sur la succession au trône.

Cet ensemble de lois fondamentales, qui fit l’objet de nombreux amendements, est demeuré en vigueur jusqu’au 1er janvier 1975, date à laquelle s’est appliquée la nouvelle Constitution qui a abrogé le texte de 1809, sans toutefois apporter de bouleversements substantiels au régime existant, la réforme portant essentiellement sur l’incorporation formelle à la Constitution écrite de pratiques coutumières.

Tel qu’il a évolué jusqu’à nos jours et tel qu’il est établi par la nouvelle Constitution, le régime politique suédois se présente comme une monarchie constitutionnelle dont le parlementarisme constitue la pierre angulaire.

Au fond de l’âme suédoise telle qu’elle se dévoile à travers ses expressions artistiques et littéraires se lit une passion, une rage même d’absolu, de radicalisme, de perfection. L’usage est de mettre l’accent sur son mysticisme, son goût du rêve, son penchant pour le lyrisme. En vérité, il faut aller plus loin: elle est aux écoutes, perpétuellement, fascinée depuis toujours par un irrésistible appel de l’ailleurs, que cet « autre part, n’importe où » soit physique, mental ou religieux. À ce titre, sainte Brigitte, Swedenborg, Almqvist, Strindberg, aujourd’hui Lagerkvist sont ses meilleurs représentants. Et voilà aussi pourquoi elle a tant de peine, tout au long de son histoire, à se dégager des influences étrangères. Parallèlement, et là réside son originalité, il appartient à son génie propre de tenter d’organiser rationnellement cette quête de l’absolu, d’enseigner à Jacob la prise infaillible qui lui permettrait de triompher de l’Ange. Entreprise vaine, évidemment, qui la mènerait à coup sûr au désespoir comme il lui arrive de fait fort souvent, s’il n’existait, perpétuellement offerts à profusion à son angoisse, le lac et la forêt auxquels elle revient toujours, réconciliée.

1. Un pays nordique

La Suède en position centrale en Europe du Nord, situation qui peut contribuer à expliquer son destin historique puisqu’elle a dominé la Finlande placée à l’est durant sept cents ans environ puis la Norvège à l’ouest et au nord pendant près d’un siècle, représente le plus vaste et le plus peuplé des États scandinaves et nordiques (estim. 1994: 8 773 000 habitants). Son extension en latitude lui permet de comprendre à la fois des régions subpolaires et d’autres déjà proches de l’Europe centrale. Et son climat, encore maritime, est déjà d’une nuance continentale. Ce pays comprend donc des ressources très variées avec d’abondantes forêts, des mines exploitées depuis longtemps, et il compte aujourd’hui parmi les puissances mondiales importantes.

Conditions naturelles et données humaines

La Suède s’étend sur 1 574 kilomètres du nord au sud, de 690 4 à 550 20 de latitude nord, et de l’est à l’ouest sur 500 kilomètres au maximum avec une superficie totale de 449 750 kilomètres carrés. Elle est contiguë à la Finlande sur 586 kilomètres et à la Norvège sur 1 619 kilomètres. Deux grandes îles de la mer Baltique font partie de son territoire: Gotland (3 001 km2) et Öland (1 344 km2).

Le relief

Le pays repose sur le socle précambrien du bouclier baltique qui plonge au sud sous les terrains sédimentaires de l’époque primaire. À l’ouest du bouclier s’est dressée au Dévonien la masse montagneuse des Scandes ou Alpes scandinaves, qui, après avoir été nivelée par l’érosion, a été soulevée de nouveau à l’époque tertiaire et dressée au-dessus de la mer du Nord. C’est à cette masse montagneuse que s’adosse la Suède; elle en comprend la partie orientale avec de hautes surfaces au-dessus de 500 mètres et des sommets qui atteignent 2 000 mètres là où les grands fleuves prennent leur source. Ces plateaux seraient assez monotones si les rivières ne les avaient violemment attaqués en y creusant de profondes vallées.

L’ensemble a été complètement remanié par les glaciers qui, à plusieurs reprises, au début de l’époque quaternaire, ont envahi le pays et l’ont écrasé sous une masse de glace (inlandsis ) épaisse de plusieurs milliers de mètres. La dernière période glaciaire ne remonte qu’à une dizaine de milliers d’années. Les hautes surfaces ont, de nouveau, été rabotées; les seuils ont été élargis en gigantesques portes (porte lapone); les glaces, remplissant les vallées, les ont recreusées, élargies, leur donnant la forme caractéristique d’auges aux parois abruptes. En se retirant, les glaciers ont déposé des moraines qui ont barré ces vallées, retenant l’écoulement des eaux. D’où la multitude des lacs qui se trouvent aujourd’hui en amont de chacune de ces vallées.

Au pied de ces montagnes, le plateau suédois s’incline vers le golfe de Botnie et la Baltique et s’achève en plaines basses. Sous l’énorme poids des glaces, toute la péninsule scandinave s’était enfoncée au début du Quaternaire, et, maintenant libérée, elle se redresse lentement; aussi, les régions basses émergent en quelque sorte des eaux qui, autrefois, s’avançaient vers l’intérieur, recouvrant une bonne partie de la Suède méridionale. Le mouvement n’est point terminé; les terres continuent à se soulever; le mouvement est plus marqué vers le nord, mais à Stockholm il est encore de 0,40 m par siècle. De nouvelles terres sont ainsi gagnées à la culture le long des côtes, car dans la mer bordant l’inlandsis des matériaux très fins se déposèrent lentement sur le fond et forment aujourd’hui les sols argileux fertiles des plaines de la Suède centrale, tandis que, dans les estuaires, les ports risquent de s’assécher.

Les glaciers ont, en se retirant, laissé sur ces terres basses les dépôts morainiques qu’ils avaient ramassés en raclant les sols dans leur course. Au nord, il ne s’agissait que de dépôts cristallins, graviers, blocs de pierre, sable, peu fertiles; mais, à l’extrémité méridionale, les glaciers, qui avaient raboté les fonds calcaires au sud de la Baltique, déposaient des terres plus chaudes qui ont fait la fortune de la Scanie. Parmi tous ces dépôts, il faut signaler les åsar (eskers ), qui abondent dans toute la Suède. Ce sont d’étroites levées de terre, rides de sable et de gravier, qui, hautes parfois de plusieurs dizaines de mètres, n’ont souvent que quelques mètres de largeur et qui peuvent se poursuivre sur plus de cent kilomètres; s’élevant au-dessus de plaines parfois marécageuses, elles ont constitué des sites favorables à l’implantation d’habitats et de voies de communication dans les régions basses humides et sont aussi devenues de précieuses sablières. On les considère comme des deltas formés dans la mer par les torrents sous-glaciaires au débouché du glacier qui se retirait; ou bien il s’agit des dépôts remplissant les longues fissures sous-glaciaires et restés en relief quand la glace a fondu.

Climat, hydrographie, végétation

La Suède s’étend sur suffisamment de degrés de latitude pour être le siège de climats divers. Dans l’ensemble, elle appartient aux climats froids et subit les effets de l’anticyclone sibérien, mais la rigueur est atténuée par le voisinage de la côte norvégienne où abordent les cyclones venus de l’ouest et où les eaux relativement chaudes du courant nord-atlantique entretiennent une certaine tiédeur l’hiver; en outre, des vagues de chaleur méridionale viennent s’attaquer parfois au front polaire tandis que les masses d’air arctique peuvent sévir en hiver.

Le trait le plus caractéristique du climat est l’inégalité des jours et des nuits. En été, le soleil, qui resplendit à minuit au nord du cercle polaire, assure dans tout le pays des nuits claires (à Stockholm, les nuits de juin n’ont que quelques heures de demi-obscurité), tandis que les nuits d’hiver sont longues même au sud, et, tout au nord, durent vingt-quatre heures.

Le Nord (Laponie), que traverse le cercle polaire arctique, connaît des hivers rigoureux; à Jokkmokk, la moyenne (1931-1960) des températures du mois le plus froid est de 漣 13 0C, et le thermomètre est descendu en 1924 à 漣 46 0C; en juillet, la moyenne est de + 15,2 0C. Plus au sud, la température se réchauffe, mais la moyenne du mois le plus froid est encore à Stockholm de 漣 3,1 0C (minimum 漣 28,2 0C en 1942), avec une moyenne de juillet de + 17,8 0C (moyenne annuelle + 6,6 0C). Il faut arriver en Scanie pour que la moyenne des mois d’hiver se place au-dessus de 漣 1 0C, avec + 17,2 0C en juillet. La côte occidentale bénéficie de conditions semblables, Göteborg, à une latitude cependant plus élevée, connaît 漣 1,2 0C en février, + 17 0C en juillet.

Les précipitations se tiennent généralement entre 500 et 700 millimètres par an (555 mm à Stockholm: 1931-1960); elles ne dépassent ces chiffres que dans l’étroite zone montagneuse du Nord et au voisinage du Kattegat; et elles restent au-dessous de 500 millimètres dans l’extrême Nord. Elles sont assez bien réparties, avec un maximum, peu marqué, en été. L’hiver, elles tombent sous forme de neige qui tient plus ou moins longtemps suivant la latitude.

Ces précipitations alimentent les fleuves grossièrement parallèles qui descendent sur 400 ou 500 kilomètres vers le golfe de Botnie après avoir drainé les lacs au sortir de la montagne. Mais le plus long des fleuves suédois se jette dans le Kattegat: c’est le Klarälv qui, né en Norvège, traverse le lac Väner et prend ensuite le nom de Götaälv pour aboutir en un large estuaire à Göteborg; il mesure 720 kilomètres de long, dont 520 sont situés en Suède, et son bassin s’étend sur 50 200 kilomètres carrés.

Les nombreux lacs de montagne constituent des réservoirs naturels pour la production hydroélectrique; mais il faut signaler surtout les grands lacs de la dépression centrale: Mälar, Hjälmar, Vätter, Väner; le principal d’entre eux, le Väner, couvre 5 585 kilomètres carrés.

La végétation, qui a réoccupé le pays après les glaciations, dépend à la fois de l’altitude et de la latitude. Si la zone subarctique est couverte d’une forêt claire et basse de bouleaux (qui deviennent exclusifs en altitude) et de résineux, la plus grande partie de la Suède appartient à la zone boréale de conifères (pins et épicéas en boisements assez denses auxquels se mêlent des bouleaux); marais et tourbières y sont nombreux. Vers le sud se multiplient les arbres à feuilles caduques (ormes, tilleuls, chênes, frênes). Dans l’ensemble, les forêts recouvrent 57 p. 100 du pays.

La population

La Suède compte 8 773 000 habitants en 1994. Cette population s’accroît peu. L’excédent de la natalité sur la mortalité avoisinait 10 p. 1 000 au début du XXe siècle; il est tombé à 0,3 p. 1 000 de 1981 à 1985. Il est ensuite remonté et s’élève à 2,4 p. 1 000 pour 1993. En outre, l’immigration, composée après la Seconde Guerre mondiale surtout d’ouvriers finlandais, dépasse en moyenne l’émigration d’environ 23 000 personnes par an.

Cette population travaillait autrefois surtout dans l’agriculture, la pêche, l’exploitation des forêts; 50 p. 100 de la population active s’adonnaient à ces travaux en 1900. La mécanisation a rendu précaires les petites exploitations, a réduit la main-d’œuvre des grandes exploitations; la petite pêche aussi a décliné; dans les forêts, les arbres sont débités à la scie électrique et les troncs enlevés par tracteurs. Or ces diverses activités se complétaient et se soutenaient; le déclin de l’une détruit l’équilibre et entraîne l’exode. Aussi n’y avait-il plus guère en 1982 que 5,6 p. 100 de la population active employée dans le secteur primaire (y compris mines et carrières). En revanche, 30,3 p. 100 de cette population active sont occupés dans l’industrie (23,7 p. 100) et la construction (6,6 p. 100), 13,8 p. 100 dans le commerce, 7,1 p. 100 dans les transports, 43,2 p. 100 dans les services, dont 6,8 p. 100 dans la banque, les assurances, etc., et 36,4 p. 100 dans l’administration et les divers services.

Les femmes tiennent une grande place dans chacune de ces activités; elles représentent près des trois quarts des salariés sous la rubrique des services divers et plus de la moitié des salariés du commerce. Ces proportions s’accroissent rapidement, du fait du nombre de plus en plus élevé des femmes mariées ou non exerçant un emploi.

À la suite des remembrements du XIXe siècle, la population rurale est très dispersée; elle habite des fermes de bois généralement peintes en rouge et gravite autour de petits centres commerciaux; elle se groupe en coopératives. Mais les campagnes se vident et l’urbanisation fait en Suède des progrès très rapides. Si les districts de Stockholm, de Göteborg, de Malmö ont des densités respectives de 236, 139 et 151 habitants au kilomètre carré en 1980, cette densité tombe à 4 dans le district de Västerbotten et même à 3 dans ceux de Norrbotten et de Jämtland, la densité moyenne nationale étant de 19 habitants au kilomètre carré.

Divisions régionales

La Suède comprend, du nord au sud, des régions que l’on définit surtout par leur latitude et que l’on a l’habitude de grouper en Suède septentrionale ou Norrland, Suède centrale et Suède méridionale.

Le Norrland

Au nord, la Laponie – Norrbotten et Västerbotten – est un vaste territoire qui représente près des trois cinquièmes du pays, très peu peuplé. Traversée par le cercle polaire, elle se caractérise par le contraste de la longueur des jours et des nuits entre l’hiver et l’été: la période végétative ne dure guère plus de quatre mois (de la mi-mai au début d’octobre), et la luminosité de l’été ne peut en compenser la brièveté.

La Laponie comprend à l’ouest un axe montagneux dont les sommets peuvent atteindre plus de 2 000 mètres (Kebnekaise, 2 111 m) et qui, dans les parties les plus élevées, est le domaine du fjäll , à peu près dépourvu de toute végétation, avec des plaques de neige subsistant tout l’été; cette montagne est traversée de profondes coupures nord-ouest - sud-est où s’allongent les lacs (Torneträsk, Stora Lulevatten); des usines hydroélectriques sont implantées à la sortie de ces lacs (Harsprånget).

Les collines et la plaine sont couvertes de conifères, pins et épicéas. L’activité agricole se borne à quelques cultures d’orge et de pommes de terre sur la plaine côtière. À l’embouchure des rivières Torneälv, Kalixälv, Luleälv, Piteälv, Skellefteälv, Umeälv, se sont placées les scieries qui débitent les troncs naguère arrivés par flottage et les usines de pâte à papier.

L’autre grande richesse du pays, avec la forêt, ce sont les mines; il existe des minerais sulfureux, de cuivre notamment, et aussi de plomb et de zinc, à Boliden près de Skellefteå; mais surtout on a découvert de vastes bassins ferrifères en pays quasi vide, à Gällivare-Malmberget et à Kiruna. Ce minerai de haute teneur est en partie exporté par le port norvégien de Narvik et en partie dirigé sur l’usine sidérurgique de Luleå.

Les Lapons ou Sames, qui ont donné leur nom au pays, ne sont guère que quinze mille. Un très petit nombre d’entre eux seulement continue à mener la vie des éleveurs, campant l’hiver dans les villages de la plaine et poussant leurs troupeaux de rennes vers la montagne au printemps et en été; mais ils pratiquent aujourd’hui très rationnellement un système d’élevage par transhumance.

Ce pays de montagnes pittoresques, offrant d’immenses champs de neige, illuminé par le soleil de minuit en été, ne pouvait manquer d’attirer les touristes; ils ont fait le succès de stations comme Jokkmokk. Mais les villes sont pour l’essentiel sur la côte: Luleå, Skellefeteå et surtout Umeå, considérée comme la capitale du Norrland supérieur.

Le Norrland méridional comprend le Jämtland et les districts de Västernorrland et de Gävleborg. Il est recouvert aussi par le vaste tapis de conifères mêlés de bouleaux. Mais la température est déjà plus clémente qu’en Laponie; la montagne, plus accueillante, se prête à l’élevage, offre les villégiatures d’été. Au cœur de campagnes assez fertiles s’est développé le centre d’Östersund sur le Grand Lac (Storsjö), relié par voie ferrée au port norvégien de Trondheim.

C’est aussi la région où le flottage des troncs était le plus développé. L’Ångermanälv, l’Indalsälv, le Ljungan, le Ljusnan, aujourd’hui remplacés par les transports ferroviaires et surtout routiers, portaient à la côte les bois qui y sont convertis en pâte à papier. C’est sur cette côte que se trouvent les villes: Sundsvall, Härnösand, Kramfors, Sollefteå, Örnsköldvik.

La Suède centrale

La Suède centrale comprend au nord, dans le district de Kopparberg, une zone où la présence de mines avait suscité une industrie renommée et qui en garde la marque. Il y avait là des mines d’argent, des mines de cuivre à Falun, il reste des mines de fer autour de Grängesberg. L’acier que l’on obtenait grâce au charbon de bois de résineux était célèbre en Europe, où il était exporté. Le Bergslag était alors la seule grande région industrielle de la Suède et la plus ancienne; la sidérurgie très touchée par la crise y demeure, mais le fer est en partie acheminé vers le port d’Oxelösund où se trouve une aciérie. À l’ouest, le Värmland avait fondé son industrie du bois.

La Dalécarlie supérieure, où se retrouvent des vestiges de l’ancienne vie rurale autour du lac Siljan, est un des séjours de vacances favoris des habitants de Stockholm.

Soudée à cette zone, la région vitale de la Suède s’étend de Stockholm à Göteborg. Il s’agit d’une zone d’effondrement, d’une série de fossés qui, après le départ des glaciers, fut recouverte par la mer, unissant la Baltique à la mer du Nord. Les sédiments marins plus fertiles permettent la culture des céréales dont les étés déjà chauds assurent la maturation; c’est aussi la principale région d’élevage. Et les communications sont aisées, facilitées par la présence des grands lacs. C’est dans cette zone que se sont établis les centres industriels: industries métallurgiques, chimiques, alimentaires.

Ces industries sont souvent réparties entre des villes de moyenne importance: Uppsala qui juxtapose des industries diverses à sa célèbre université; Trollhättan, Linköping, Västerås, Jonköping, Norrköping, Eskilstuna. Certaines de ces villes sont spécialisées: Örebro (fabrique de chaussures), Borås (textiles), Bofors (armements), Huskvarna (appareils ménagers).

Les deux grandes villes, Stockholm et Göteborg, sont situées aux extrémités de la dépression.

Stockholm s’est installé sur des îles, débris d’un ås nord-sud qui sépare un golfe de la Baltique du lac Mälar; il les a soudées, puis a débordé au nord et au sud et garde de nombreux plans d’eau qui en font le charme. Devenue capitale de la Suède, la ville n’a cessé de se développer et compte, en 1994, 693 000 habitants. Le port, gêné en hiver par les glaces, a un trafic tourné surtout vers l’intérieur; et l’industrie est essentiellement orientée vers la fabrication de produits légers (objets de luxe, matériel électrique). Mais Stockholm, métropole de la Suède orientale, domine la vie économique du pays.

De l’autre côté de la péninsule, sur le Kattegat, Göteborg est le grand port suédois, toujours libre de glaces. Il est installé sur l’estuaire du Götaälv, le long d’une côte rocheuse, et son commerce est orienté vers l’Europe occidentale; c’est aussi un port de pêche important. La ville a attiré toutes les industries mécaniques (automobiles, roulements à billes), textiles, chimiques, mais a perdu l’essentiel de ses vastes chantiers de constructions navales. La ville compte 437 300 habitants en 1994, l’agglomération atteint 754 400 habitants et domine la Suède occidentale.

La Suède méridionale

Le Småland représente un compartiment de plateau légèrement surélevé (de 200 à 400 m) qui n’a pas été recouvert par les mers postglaciaires; moins fertile, c’est une région de forêts et d’élevage. On y peut rattacher, à l’ouest, la côte de Kalmar et les îles (Öland, Gotland) où apparaissent les terrains sédimentaires frangeant le bouclier baltique. Gotland joua au Moyen Âge un rôle majeur avec Visby, et Öland est devenu un lieu de villégiature.

La Scanie, construite aussi sur les terrains sédimentaires, est un morceau de l’Europe centrale, prolongement des plaines fertiles du Danemark rattaché à la péninsule par les avatars des mers postglaciaires; elle ne bénéficie pas seulement d’hivers assez doux (le printemps s’y annonce dès la fin de février) et d’étés plus chauds; les moraines qui l’ont recouverte comportent une bonne part de terrains calcaires assez fertiles. Aussi la Scanie est-elle le grenier de la Suède; les céréales abondent ainsi que les betteraves sucrières; bovins et porcins y sont élevés intensivement. C’est en outre par la Scanie que la Suède communique avec l’Europe centrale; d’où les ports sur le Sund: Helsingborg face au Jutland, Malmö face à Copenhague; plus au sud, Trälleborg, point de départ pour l’Allemagne. Malmö est un grand centre industriel (naguère, constructions navales en particulier); à l’intérieur, Lund, vieille ville universitaire, est un centre agricole important. La conurbation Malmö-Lund-Helsingborg, qui comprenait en 1980 plus de 550 000 habitants, forme la troisième métropole suédoise. Cependant, la Scanie tout entière se trouve dans la zone d’influence de Copenhague et va être unie au Danemark par un pont en construction sur le Sund.

L’examen des régions suédoises traduit un déséquilibre qu’imposent les conditions physiques, laissant le Nord fort peu peuplé, déséquilibre qui tend à s’accentuer avec l’exode continu des habitants de ces vastes secteurs. Les autorités essaient, pour enrayer ce mouvement, d’implanter des activités, de créer des centres nouveaux; mais elles se heurtent à de nombreuses difficultés, comme le montre le cas de l’aciérie de Luleå, durement frappée par la crise, à l’instar des mines de fer de Laponie.

Un autre déséquilibre apparaît menaçant, créé par l’amenuisement de la population rurale, l’industrialisation et surtout la « tertiarisation » croissantes et le développement des grandes agglomérations. Sans doute la centralisation peut ne pas paraître excessive; deux métropoles, Göteborg et Malmö, font contrepoids à la capitale. Mais on s’efforce de freiner la croissance de trop vastes agglomérations et de stimuler des villes d’une cinquantaine de milliers d’habitants qui pourraient constituer des centres régionaux.

Enfin, cette planification doit tenir compte des problèmes qui se posent à la Suède en matière économique au sein d’une Europe du Nord qui se veut unie, mais que divisent les orientations « européennes » respectives des cinq États qui la composent.

2. La Suède médiévale

Les origines

Le premier peuple connu en Suède est déjà celui auquel le pays doit son nom; les Suiones , mentionnés par Tacite, qui avaient dès le Ier siècle après J.-C. une grande activité maritime. Les Suédois ne prirent pas directement part aux Grandes Invasions, mais il se peut que l’origine des Gots remonte au Götaland. Vers les VIe et VIIe siècles, l’archéologie révèle en Uppland l’existence d’une aristocratie fort riche (tombes à navires de Vendel) et d’une royauté siégeant à Uppsala, sans doute celle des Ynglingar que cite la tradition poétique. De vastes espaces boisés isolent ce foyer de culture de ses voisins, sauf vers la mer.

Comme les autres Scandinaves, les Suédois prirent part, au IXe siècle, au premier mouvement des Vikings, surtout vers l’est. Ils fondèrent des places de traite dans les pays baltes (Grobina, en Lettonie), explorèrent les fleuves russes et, dès 839, se manifestèrent dans le bassin de la mer Noire. Il s’agit des marchands et des mercenaires que les sources regroupent sous le nom de Varègues. Des isolés tentèrent leur chance vers l’ouest. Au XIe siècle, des Suédois louaient encore en grand nombre leurs bras aux princes russes et aux empereurs grecs, mais beaucoup d’autres fournissaient à Knut le Grand de substantiels renforts pour ses expéditions anglaises. Ce fut le début de l’influence occidentale.

Royauté et christianisme

Vers la même époque apparaissent les premiers rois historiques: Olof Sköttkonung (baptisé en 1008) et son fils Anund Jacob, qui furent chrétiens, mais dont les sujets refusèrent de se convertir. L’aristocratie paysanne de l’Uppland, enrichie par les trafics des Varègues et bien connue par les inscriptions runiques, gardait sa fidélité au grand sanctuaire païen d’Uppsala. Vers 1060, une nouvelle famille royale, issue du Götaland, entreprit d’imposer le christianisme, que répandirent des missionnaires allemands et anglais. Les diocèses furent lentement organisés dans la première moitié du XIIe siècle, et un archevêché fut établi en 1164 à Uppsala. L’art roman se naturalisa en Suède. Quelques villes y furent fondées, telle Sigtuna. Toutefois, les structures sociales et politiques restaient fort archaïques. La singulière alternance de deux dynasties, les Erik et les Sverker, qui dura jusqu’à 1250, freina pendant longtemps le développement de l’État. Les seuls faits marquants du XIIe siècle sont les entreprises mal connues du roi Erik en Finlande vers 1157, qui lui valurent une canonisation populaire. Cependant, les commerçants lubeckois avaient établi depuis longtemps déjà un très actif comptoir à Visby, dans l’île de Gotland, qui fut un excellent relais vers la Russie. Au début du XIIIe siècle, les hanséates apparurent en nombre sur le continent suédois, offrant des débouchés à son bois, à ses fourrures, au cuivre de Falun, et plus tard au fer de Dalécarlie. Plus que ses voisins, la Suède tira bénéfice de leur intervention, qui prépara les voies d’un renouvellement radical de la société et des institutions.

En 1250, le jarl Birger, qui détenait depuis quelque temps la réalité du pouvoir, fonda avec l’assentiment de l’aristocratie la dynastie des Folkungar. Son geste le plus significatif fut de donner à la Suède une capitale et une métropole économique: Stockholm. Il fit reconstruire par un architecte français la cathédrale d’Uppsala, marquant ainsi son ralliement à la civilisation de l’Occident. Sous ses fils, les institutions féodales se généralisèrent. Magnus Ladulås (1275-1290) fut, avec l’aide du clergé, un législateur et il accrut le territoire dominé par les Suédois en Finlande. La transformation en institution fiscale du ledung , antique levée navale aux origines quasi préhistoriques, procura des ressources appréciables.

Les vicissitudes de l’union avec les pays scandinaves

Bientôt les Folkungar se déchirèrent en d’atroces querelles familiales. Le pouvoir réel passa à une aristocratie étroite, éclairée mais égoïste, très liée à celle des royaumes voisins, qui gouvernait au sein du « conseil du royaume » (Riksråd ). Cette classe s’accommoda sans peine du hasard successoral qui unit en 1319 les couronnes de Suède et de Norvège sur la tête du jeune Magnus Eriksson. Cette première union valut d’ailleurs aux Suédois deux avantages sensibles: la consolidation de leur frontière en Finlande, face aux Russes (1323), et en 1332 l’annexion de la province danoise de Scanie. Dans la seconde moitié du XIVe siècle, les choses prirent vite un tour moins favorable. La Scanie fut reperdue en 1360, en 1361 les Danois se saisirent de Gotland, cette clef de la Baltique, qu’ils gardèrent jusqu’en 1644. La couronne un moment dévolue à Albert de Mecklembourg (1367-1389), revint finalement à la belle-fille de Magnus Eriksson, la Danoise Marguerite Ire, qui fonda en 1397 l’union dite de Kalmar entre les trois royaumes scandinaves. En principe, l’Union respectait la personnalité et l’autonomie interne de chaque État; toutefois, ce régime a laissé à l’historiographie suédoise de fort mauvais souvenirs, peut-être exagérément noircis. Il est sûr qu’en dehors d’un clan étroit de la haute aristocratie les rois danois puis allemands qui se succédèrent au XVe siècle à la tête de l’union furent assez mal vus. Presque tous eurent à faire face à des soulèvements « nationaux » (le terme est traditionnel mais discutable), soutenus par d’autres couches sociales, et notamment par les chefs dalécarliens, qui devaient à l’exploitation de leurs mines puissance et richesse et entretenaient avec les Allemands des relations commerciales régulières. Souvent ces mouvements arrachèrent aux rois de l’Union la réalité du pouvoir pour le confier à des Suédois, avec le titre de régent (riksföreståndare ): Engelbrekt (1435-1436), Sten Sture l’Ancien (1471-1503), Svante Sture (1504-1511), Sten Sture le Jeune, homonyme et non parent du premier (1512-1520); l’un d’eux, Karl Knutsson (1448-1470), prit même impunément le titre de roi. Tantôt les souverains de l’Union firent contre mauvaise fortune bon cœur, acceptant de ne garder que le contrôle de la politique extérieure, tantôt ils réagirent avec violence. Il y eut à plus d’une reprise des heurts très sanglants, comme à Brunkeberg (1471) où paysans et mineurs suédois s’opposèrent avec succès à la chevalerie danoise et au lansquenets allemands.

Ces luttes se terminèrent par un épisode atroce: ce fut le massacre du parti de Sten Sture le Jeune, ordonné en 1520, sous prétexte d’hérésie, par le roi danois Christian II d’Oldenburg (« bain de sang de Stockholm »). Il rendit désormais impossible toute tentative d’union où entrerait la Suède. Le fils d’une des victimes, Gustave Eriksson Vasa, rétablit définitivement en 1523 l’indépendance du royaume; il accentua la rupture avec le passé médiéval en adhérant progressivement, entre 1529 et 1540, à la Réforme luthérienne.

Une civilisation brillante

Les crises des XIVe et XVe siècles n’empêchèrent pas la Suède de développer alors une civilisation vigoureuse. Elle fut à peu près épargnée par la détérioration de l’économie rurale qui frappa le reste de la Scandinavie. Nobles suédois et citadins allemands édifièrent des fortunes sur le commerce du cuivre et du fer. La vie intellectuelle s’intensifia, donnant naissance à d’immenses chroniques rimées et à des poésies politiques d’un souffle ardent. Et, surtout, la Suède donna à la chrétienté sainte Brigitte (1303-1373), femme de la noblesse animée d’une piété dynamique, qui se distingua en fondant le seul ordre religieux né en Scandinavie et en exerçant une profonde influence sur la papauté. En 1477, une université fut ouverte à Uppsala et, en 1510, l’imprimerie fit son apparition.

L’art suédois de cette période se conforma davantage aux modes internationales. L’architecture de pierre subit l’influence française, celle de brique se rallia aux usages allemands. Les sculpteurs hanséatiques ont trouvé en Suède un marché très favorable: le splendide groupe élevé par Bernt Notke à la Grande Église de Stockholm pour commémorer la victoire suédoise de Brunkeberg en est le meilleur exemple. La peinture, plus naïve, garda un caractère local.

Cet essor de la civilisation à la fin du Moyen Âge prépare, plus directement que l’évolution politique, la transformation qui fit de la Suède au XVIe siècle une grande puissance européenne.

3. L’époque moderne

L’indépendance, la Réforme et les premiers Vasa

Au début du XVIe siècle, les Danois étaient engagés dans d’interminables intrigues et des guerres pour rétablir leur souveraineté sur la Suède. En 1520, Christian II réussit à se faire couronner roi de Suède à Stockholm, grâce à l’appui du haut clergé, mais après qu’il eut fait assassiner, lors du « bain de sang de Stockholm » (nov. 1520), les chefs du parti de la liberté, une révolte éclata parmi les mineurs de Dalécarlie, fomentée par un gentilhomme, Gustave Eriksson Vasa.

Gustave Ier et la rupture de l’Union

Grâce à l’appui de Lübeck, adversaire de la collusion dano-hollandaise en Baltique, Gustave Vasa réussit à chasser les Dano-Norvégiens du territoire. Proclamé, en 1523, roi élu de Suède au Riksdag de Strängnäs, sous le nom de Gustave Ier, par les quatre ordres, noblesse, clergé, bourgeois et paysans libres, il fut le bâtisseur du royaume, le fondateur d’une dynastie qui régna jusqu’à Christine en ligne directe.

Au cours de son long règne (1523-1560), la puissance de la couronne et l’influence du protestantisme évoluèrent conjointement. Après maintes fluctuations, des soulèvements populaires en Dalécarlie et au Småland, une monarchie luthérienne s’établit. Commencée par la prédication de disciples de Luther, Olaf et Laurent Petri et l’archidiacre de Strängnäss, Laurent Anderssen, la Réforme triompha lors de la diète de Vesterås de 1527. Rassemblée en vue de résoudre les difficiles problèmes financiers, elle permit en outre au roi, en menaçant la noblesse de son abdication, d’opérer le transfert d’une grande partie des biens du clergé à la couronne et à certains nobles. Malgré une résistance populaire sporadique, l’Église suédoise nouvelle se diffusa à la fin du règne, tout en échappant au césaropapisme et en conservant longtemps des formes catholiques, sans interruption dans la consécration épiscopale.

Bon administrateur, Gustave Vasa réorganisa sans ménagement, avec de nombreux étrangers, les finances publiques, régularisa l’administration en nommant des baillis provinciaux, développa l’armée, la marine, et réglementa la vie économique tendant à une sorte de prémercantilisme, vendant le bois et le fer tirés de ses domaines ou perçus au titre des impôts en nature. De nouvelles terres cultivées, la dette de Lübeck remboursée, il s’efforça de dégager la Suède-Finlande de l’emprise hanséatique. En 1544, le Riksdag, à sa demande, abrogea l’ancienne loi qui rendait la couronne élective et la déclara héréditaire dans sa maison. Unie à la couronne, la Réforme évangélique était désormais le palladium de la Suède et le creuset de sa culture nationale. En revanche, la lutte de la monarchie centralisatrice contre la noblesse allait durer aussi longtemps que la puissance monarchique appuyée sur les paysans.

Le conflit pour la domination de la Baltique orientale était ouvert, où s’opposaient les convoitises et les intérêts de la Suède, du Danemark, de la Pologne et de la Moscovie. En 1558, Ivan IV le Terrible s’empara de la Livonie des chevaliers Porte-Glaive et de l’important port de Narva. Gustave Vasa lui disputa la Carélie et l’Estonie, et les vaisseaux suédois firent le blocus de Narva pour détourner le trafic vers Reval. Erik XIV (1560-1569), fils aîné de Gustave Vasa, lui succéda, plus anxieux de lutter contre Lübeck et la Moscovie. Il imposa sa suzeraineté à l’Estonie. Mais la faveur accordée à des secrétaires d’État roturiers lui aliéna l’aristocratie, et les revers qu’il essuya dans sa lutte contre le Danemark et la Pologne entraînèrent des souffrances. Ses frères, les ducs Jean et Charles, n’eurent pas de peine à renverser le monarque demi-fou (1568). Le Riksdag de 1569 proclama roi Jean III. L’épuisement des belligérants amena ceux-ci à conclure la paix de Stettin de 1570, la Suède ayant dû racheter Elfsborg, son seul port sur la mer du Nord. La guerre nordique de sept ans (1563-1570) n’avait assuré à aucun riverain la suprématie en Baltique.

L’échec de la Contre-Réforme

Jean III (1569-1592) avait déjà montré comme duc de Finlande sa volonté d’infléchir la politique suédoise dans des voies nouvelles. Son mariage avec la sœur du roi de Pologne le rapprocha des puissances catholiques. Il reçut secrètement des jésuites. Les souverains partisans de la Contre-Réforme espérèrent le retour de la Suède au catholicisme. Mais le pape Grégoire XIII, malgré l’habileté de son nonce, ne crut pas pouvoir accorder à Jean III les concessions qu’il réclamait en matière de liturgie et de doctrine. Au surplus, le clergé et le peuple, sinon la noblesse, n’étaient pas disposés à cette conversion.

Son fils, Sigismond, roi catholique de Pologne, puis de Suède (1592-1604), tenta plus résolument de rétablir le catholicisme en Suède-Finlande et de créer une union suédo-polonaise. En riposte, le synode d’Uppsala (févr. 1593) abolit la liturgie de Jean III, adopta l’Écriture sainte comme base doctrinale, la Confession d’Augsbourg et le cathéchisme de Luther. Profitant de son absence, son oncle, Charles de Sudermanie, organisa la révolte, soutenu par le Conseil et le parti protestant de Suède, et se fit déclarer régent par le Riksdag en 1595. Sigismond fut défait à Stångebro (1598). L’année suivante, il fut déposé et remplacé par Charles IX (1604-1611), qui écrasa l’opposition des aristocrates monarchomaques et s’appuya contre la noblesse sur les paysans, la bourgeoisie, le clergé et l’université d’Uppsala rouverte et dotée de nombreux privilèges. À l’extérieur, il dut lutter simultanément contre le Danemark, la Pologne et la Russie, léguant trois guerres à son fils Gustave Adolphe. L’héritage que constituait la monarchie des premiers Vasa, mixte et patriarcale, était menacé.

Le temps de la grandeur (1611-1721)

L’accession à la puissance

Le Danemark, exploitant le monopole du Sund, a voulu interdire à la Suède un accès à la mer libre par Gefle et Göteborg. Christian IV doit abandonner ses projets contre la Suède (1613). À la Russie en proie aux Troubles, Gustave II Adolphe (1611-1632) impose la paix de Stolbova (1617), qui fait du golfe de Finlande une mer suédoise, privant les Moscovites de leur débouché sur la Baltique. À la Pologne de son rival, Sigismond III, héritier légitime du trône de Suède, la trêve d’Altmark enlève la Livonie céréalière et les précieux droits de douane de Prusse-Orientale: la Baltique devient un lac suédois.

Aidé du chancelier Axel Oxenstierna, Gustave réorganisa les rouages gouvernementaux. Il avait dû d’abord reconnaître, par la charte de 1611, les privilèges de la noblesse, notamment la franchise d’impôt, pour obtenir le concours financier et militaire de celle-ci. De fait, malgré certaines entorses, le premier ordre fut toujours ménagé. Gustave Adolphe en fit un groupe social plus homogène (palais de la noblesse de 1626), interdisant les mésalliances, encourageant les prétentions aristocratiques, mais sous sa dépendance. Cependant, les gentilshommes jouèrent le rôle de fonctionnaires dans les cours de justice et les collèges administratifs sous l’autorité de six grands officiers du Riksråd (le Conseil ou Sénat). Surtout, ils fournirent d’excellents cadres pour la nouvelle armée, soit dans l’infanterie de milice, recrutée par conscription et cantonnée, soit dans la cavalerie, cuirassiers et dragons, volontaires ou mercenaires étrangers: cet instrument militaire avait une valeur exceptionnelle, était doté d’un caractère national et religieux et possédait une discipline rare pour l’époque; Gustave Adolphe fut amené à l’utiliser dans la guerre de Trente Ans, pour des mobiles religieux, politiques, économiques ou stratégiques. Il redoutait en effet le pouvoir grandissant des Habsbourg et la Ligue catholique. Les armes forgées par Louis de Geer et ses forgerons immigrés de Liège et l’audacieuse rénovation de la tactique gustavienne, allégeant mousquets et canons dans des corps indépendants, manœuvrant en ordre mince, couverts aux ailes par la cavalerie, firent merveille à Breitenfeld (17 sept. 1631) et dans la région rhénane, menaçant même la Bavière, malgré les objurgations de la France de Louis XIII et de Richelieu, qui lui fournissait depuis le traité de Bärwalde (1631) d’indispensables subsides. Il entreprenait de grouper autour de lui les princes protestants d’Allemagne du Nord en une sorte d’empire protestant quand il tomba victorieux à Lützen (16 nov. 1632).

Christine, sa fille unique, était âgée de six ans; le gouvernement fut donc assumé par Oxenstierna au conseil de régence. Après la défaite de Nordlingen (1634), l’alliance renouvelée avec la France, relayant les ventes insuffisantes de cuivre royal, permit la poursuite des hostilités. Si les ports de Prusse-Orientale furent restitués à la Pologne, le traité de Brömsebro avec le DanemarkNorvège céda à la Suède le Jämtland, l’Härjedalen, le Halland, les îles d’Ösel et de Gotland, et l’exempta des droits du Sund et des Belts (1645). La paix de Westphalie, enfin conclue à Osnabrück, en octobre 1648, consacrait la prépondérance de la Suède sur la Baltique et l’embouchure des trois fleuves allemands, avec les ports de Stettin et de Wismar, dans le Mecklembourg, les évêchés de Brême et de Verden, marquant le zénith de sa puissance; puissance évidemment contestée par le Brandebourg et la Hollande, intermédiaire inévitable du commerce nordique, qui s’était rapprochée du Danemark.

Crise et reconstruction

Pour financer ses guerres et sa diplomatie, l’État avait dû affermer ou aliéner les domaines de la couronne, rendant ainsi la noblesse propriétaire de 72 p. 100 des terres, la couronne et les paysans n’en possédant plus que 28 p. 100, vers 1650, alors que, en 1550, paysans, couronne et noblesse possédaient respectivement 50,18 et 32 p. 100 des terres. Les paysans risquaient de tomber sous l’entière dépendance de l’aristocratie, qui avait emprunté à l’Allemagne une conception féodale de l’autorité, alors que la Suède ignorait le servage. Cette évolution s’accéléra pendant la minorité de Christine et sous son règne de 1644 à 1654. Héritière des dons culturels de son père, elle manquait de son puissant équilibre. Et ses goûts dispendieux de princesse baroque, protectrice de Descartes, La Vallée, ou Vossius, accrurent le déséquilibre financier. La tension sociale, l’affrontement des ordres pendant les diètes, sa conversion secrète au catholicisme la décidèrent à abdiquer en faveur de son cousin le Palatin Charles X Gustave.

Charles X Gustave (1654-1660) soutint la création de la banque de Palmstruch, devenue Riksbank, mais la première émission de billets de banque et une « réduction » partielle des biens restitués à la monarchie ne rétablirent pas la balance des comptes. La guerre, industrie nationale, s’imposa à nouveau. Après avoir ravagé la Pologne, Charles X s’empara du Danemark en franchissant les Belts glacés et contrôla le Sund. Mais l’intervention des Provinces-Unies contraignit la Suède, aux traités de Röskilde (1658) et de Copenhague (1660), à n’annexer que la Scanie et le Bleking, lui assurant ses frontières naturelles.

Les prétentions et l’accaparement territorial nobiliaires reprirent pendant la régence et la minorité de Charles XI (1660-1672), sous le gouvernement du chancelier Gabriel de La Gardie. Le traité de subsides franco-suédois de 1672 permit au royaume d’entreprendre la guerre contre le Brandebourg, marquée par la défaite de Fehrbellin (1675) et une dangereuse invasion dano-norvégienne, appuyée par des soulèvements paysans (1675-1678). La victoire de Lund (1676) et l’intervention de Louis XIV lui restituèrent presque tous ses territoires en 1679.

Le développement des exportations de blé de Scanie et de Livonie, des produits maritimes, des industries métallurgiques a provoqué celui d’une bourgeoisie de commerçants, d’armateurs, de manufacturiers; le roi Charles XI put s’appuyer sur elle et sur sa nouvelle noblesse de service pour exclure les grands seigneurs du gouvernement et de l’administration et réaliser, avec l’approbation du Riksdag, la « réduction » qui confisqua une partie des domaines aristocratiques. La richesse foncière fut répartie également entre la couronne (35,6 p. 100), la noblesse (32,9 p. 100) et les paysans (31,5 p. 100), les revenus des domaines royaux étant affectés à la réfection de l’armée, de la marine, des routes et des ports. Le clergé fut fonctionnarisé. La paix et la neutralité favorisèrent l’essor économique, tandis que dans les universités de Lund, d’Åbo, de Greilswald on faisait l’éloge de l’absolutisme et on prônait le gothicisme (exaltation du passé scandinave).

La ruine de l’empire baltique

Les guerres de Charles XII (1697-1718), pour rompre l’encerclement de l’empire baltique par la Russie, la Pologne, le Danemark, furent d’abord victorieuses (Narva, 1700). Mais la grande guerre du Nord enlisa l’armée caroline en Pologne et en Saxe pour détrôner Auguste II et imposer à Altranstädt, en 1706, Stanislas Ier. Le périple s’acheva à Poltava, en Ukraine, où l’artillerie ouralienne de Pierre Ier écrasa les Suédois. L’exil royal en Turquie permit à la coalition nordique, grossie du Hanovre et de la Prusse, d’achever le partage de l’héritage de Gustave Adolphe. Le retour et la résistance désespérée de Charles XII, sa mort en Norvège en 1718, l’imbroglio diplomatique ne purent que retarder la liquidation à Stockholm et à Frederiksborg (1719-1720). Le Hanovre gagna Brême et Verden, la Prusse Stettin et une partie de la Poméranie, le Danemark la part suédoise du péage du Sund, et Pierre le Grand annexa les provinces baltiques. La Suède-Finlande ne conservait que les îles d’Aland, Rügen et la Poméranie antérieure: c’était la fin de sa période de grandeur.

Le temps de la liberté, des Lumières, et l’époque gustavienne

La défaite de Charles XII entraîna une révolution aristocratique, qui élut reine Ulrique Éléonore, sa sœur cadette, mais lui imposa les Constitutions de 1719 et de 1720 rendant souverain le Riksdag, réuni tous les trois ans. Le pouvoir exécutif fut exercé par la commission secrète, délégation de la Diète, qui présentait au choix des monarques, Frédéric Ier (1720-1751) et Adolphe Frédéric (1751-1771), les candidats au Conseil d’État. De 1718 à 1772, le pays fut dominé par des factions qui s’organisèrent peu à peu en partis dirigés par l’aristocratie, les Bonnets inféodés à la Grande-Bretagne et à la Russie, les Chapeaux à la France. Ces derniers, soudoyés par Versailles, entraînèrent la Suède dans les guerres malheureuses de 1741 à 1743 contre la Russie et de 1757 à 1761 contre la Prusse.

Cette « ère de la liberté » se caractérisa cependant par un vif essor économique, la reprise de la pêche au hareng en Baltique et en mer du Nord, des réformes agraires de remembrements et d’enclosures, storskifte (1757, 1783), et un remarquable développement scientifique, artistique et culturel; la presse libre apparaît, le piétisme se mêle à l’ésotérisme de Swedenborg.

Appuyé par Louis XV, Gustave III, fils d’Adolphe Frédéric, réussit, sans effusion de sang, le coup d’État de 1772 qui, en supprimant les partis, aboutit à la proclamation d’une Constitution nouvelle, inspirée de Montesquieu et de la vieille tradition de monarchie mixte suédoise, réduisant les pouvoirs du Conseil et de la Diète qui gardait, en partie, le contrôle des finances, mais ne siégeait que trois mois, sans convocation régulière. L’État fut renforcé, l’administration plus centralisée, la flotte de guerre développée, la torture supprimée, la tolérance religieuse proclamée, une plus large liberté des échanges établie pendant l’expérience du despotisme éclairé. Le royaume, notamment ses armateurs, s’enrichit pendant la guerre d’indépendance d’Amérique, la Ligue des neutres (1780) assura les échanges en Baltique, et le commerce de la Compagnie suédoise des Indes orientales fut fructueux.

Cependant, les paysans s’irritèrent des fastes de la cour à la française, de l’augmentation des impôts, et les nobles de la promotion sociale des roturiers comprise dans l’Acte d’union et de sûreté de 1789; celui-ci marquait le début de l’autocratie gustavienne s’exerçant pendant la fin du règne et sous celui de son fils Gustave IV Adolphe.

La guerre de prestige mal engagée contre la Russie aboutit, malgré la conspiration d’Anjala, à une paix honorable, après la victoire navale de Svenksund (1788-1790). Mais un noble fanatique assassina le « roi charmeur et esthète » en 1792.

Sous Gustave IV Adolphe (1792-1809), après la régence du duc Charles de Sudermanie et de son favori, Reuterholm, marquée par un renouveau de prospérité et le rétablissement provisoire de la liberté de la presse, les difficultés financières l’obligèrent à convoquer la diète de Norrköping de 1800 qui fit racheter le papier-monnaie par la Riksbank. Le remembrement total en Scanie (1803) puis dans tout le royaume, enskifte (1807), en abolissant les servitudes collectives, permet le perfectionnement de l’agriculture. Le commerce baltique est protégé par les Ligues de neutralité nordiques de 1794 et 1800. Le servage est aboli en Poméranie. Mais les affaires allemandes engagèrent la Suède dans la coalition contre Napoléon Ier, ce qui lui fit perdre Stralsund et Rügen (1805-1807). À Tilsitt, Napoléon et Alexandre Ier s’entendirent pour attaquer les possessions de la Suède si celle-ci ne ralliait pas le Blocus continental, alors que les quantités de fer exportées en Angleterre était plus importantes qu’elles ne l’avaient jamais été et que les exportations de Göteborg doublaient en 1808.

Cependant, les Russes avaient conquis la Finlande ; Sveaborg ayant capitulé, les îles d’Aland étaient tombées. Le traité de Fredrikshamn entérina ces pertes (sept. 1809). L’insanité royale contribuait au malaise général; une révolte militaire au Värmland, coïncidant avec le coup d’État du général Adlercreutz à Stockholm, mit fin à ce règne (13 mars 1809), ouvrant la voie au libéralisme.

4. L’époque contemporaine

Après le coup d’État du 13 mars 1809 et l’abdication de Gustave IV le 29, une nouvelle Constitution fut adoptée par les États le 5 juin, et l’oncle de Gustave IV fut proclamé roi sous le nom de Charles XIII (1809-1818). La Constitution de 1809 qui, à travers quelques changements, devait rester en vigueur jusqu’à nos jours, établit une assez nette séparation des pouvoirs. Le roi exerçait le pouvoir exécutif dans les limites de la Constitution (Regeringsform ). Il était personnellement irresponsable, mais les neuf membres du Conseil désigné par lui devaient répondre devant les États de la gestion des affaires. Il n’était pas question, toutefois, de parlementarisme.

Le retour à la paix et la naissance de la Suède moderne (1809-1914)

Le désir de paix avait contribué au succès du coup d’État de mars 1809. Mais le traité que la Suède dut signer avec la Russie à Fredrikshamn le 17 septembre 1809 fut très dur, et ses conséquences ne devaient cesser de peser sur les relations entre les deux voisins: la Suède était amputée de la Finlande, de l’archipel d’Åland et de certains territoires de l’extrême Nord (Västerbotten). L’ensemble représentait un tiers de la superficie du royaume et un quart de sa population. La paix fut aussi conclue avec le Danemark à Jönköping en décembre 1809, mais sans pertes territoriales. La paix avec la France signée à Paris en janvier 1810 contraignait la Suède à se soumettre au blocus continental et l’amenait, en juin, à rompre les relations diplomatiques avec l’Angleterre.

Le 21 août 1810, le Riksdag choisit à Örebro le maréchal Bernadotte comme prince héritier sous le nom de Charles Jean (Carl Johan), Charles XIII étant sans enfant. Loin de rechercher à l’Est une revanche, avec l’appui de Napoléon, comme l’espérait l’opinion suédoise, Charles Jean reprit le projet de rattachement de la Norvège à la Suède et se rapprocha d’Alexandre Ier. La « politique de 1812 » impliquait la guerre contre la France et son alliée le Danemark, et les Suédois, qui ne devaient participer que modestement à la bataille de Leipzig, profitèrent de la reprise de la guerre pour l’emporter sur les Danois à Bornhöft et Sehested. Soutenu par la Russie, Charles Jean put imposer à Frédéric VI de Danemark la paix de Kiel (14 janv. 1814): le Danemark renonçait à la Norvège qui, tout en conservant sa souveraineté, devait constituer une union avec le royaume de Suède.

Bernadotte, devenu roi en 1818 sous le nom de Charles XIV, mena jusqu’à sa mort, en 1844, une politique de paix et de réformes conservatrices. Les courants libéraux se développèrent cependant, et avec eux le scandinavisme, prise de conscience romantique de la communauté de civilisation des royaumes du Nord. Mais, sous le règne de son fils Oskar Ier (1844-1859), le scandinavisme subit un revers sensible lors du conflit dano-prussien de 1848-1849. Malgré une brève intervention de l’armée suédoise aux côtés des Danois, les Bernadotte ne réussirent pas à s’assurer la succession de Frédéric VII, comme l’espéraient les milieux scandinavistes. Une seconde grande occasion se présenta lorsque, en 1854, la France et la Grande-Bretagne déclarèrent la guerre à la Russie: une partie de l’opinion suédoise « activiste » estimait que le pays devait saisir la chance de réparer la mutilation de 1809. Oskar Ier hésita et la Suède n’intervint pas. Finalement, par le traité de novembre 1855 (novembertraktaten ), Paris et Londres garantissaient l’intégrité territoriale du royaume uni de Suède et de Norvège.

Ainsi la Finlande demeura-t-elle russe. Lors de la conférence de Paris (1856), la Suède obtint la « servitude d’Åland »: la Russie s’engageait à ne pas fortifier l’archipel d’Åland, tout en le conservant. Le règne de Charles XV (1859-1872) fut aussi décevant quant à la politique extérieure: lors de la guerre des duchés opposant les Danois aux Austro-Prussiens, la Suède se refusa à intervenir. Tandis que le Danemark devait signer la désastreuse paix de Vienne (30 oct. 1864), le scandinavisme semblait s’effondrer à jamais.

Au cours de ces trois règnes, l’économie se transforma progressivement. Le protectionnisme commença à être remis en cause dès le règne de Charles Jean; le système des corporations fut aboli en 1846, des canaux furent creusés, des voies ferrées mises en chantier. L’usage de la vapeur favorisa le développement des industries traditionnelles, comme celle du bois. La révolution industrielle fut encore plus profitable à l’industrie du fer (introduction des procédés Bessemer et Martin entre 1855 et 1868), ainsi qu’aux industries mécaniques (Eskilstuna, Huskvarna, Motala) et aux constructions navales (Göteborg, Malmö). Cette période fut aussi celle des débuts de la rationalisation et de la mécanisation de l’agriculture suédoise, où le remembrement se poursuivait. Cette agriculture demeurait cependant fragile. La population suédoise, qui demeurait à 90 p. 100 rurale au début de la période, passait de 3 860 000 habitants dans les années 1850 à 4 169 000 dans les années 1860; la réduction de la mortalité, en particulier infantile, compensait une relative baisse des taux de natalité, de 32,8 p. 1 000 au cours de la première décennie à 31,4 p. 1 000 au cours de la seconde. Pour des raisons religieuses ou économiques, une partie de cette population rurale émigra, principalement en Amérique du Nord: 103 000 personnes quittèrent par exemple la Suède de 1868 à 1873, années de crises et de famines, dont 32 000 pour la seule année 1869. Le monde rural, toutes origines sociales confondues, dominait le système politique des États, les quatre ordres du Riksdag (Ståndssamhället ), mais ce dernier devait compter de plus en plus avec le développement des mouvements populaires (Folkrörelser ). Ceux-ci eurent d’abord un caractère religieux (mouvements missionnaires et églises libres), ou moral (sociétés de tempérance). Des préoccupations sociales apparurent: cercles d’éducation, associations ouvrières, caisses de maladie, groupements de consommateurs se multiplièrent, souvent selon des modèles allemand ou anglais. Par une série de réformes partielles, la base électorale de l’ordre de la bourgeoisie et du paysannat fut progressivement élargie, et les courants libéraux devinrent plus forts: sur proposition du gouvernement de Geer, une réforme de la représentation nationale fut adoptée à la fin de 1865; en lieu et place des quatre ordres, le Riksdag serait désormais composé de deux Chambres: une première Chambre élue pour neuf ans par les conseils généraux (landstingen ) et les conseils municipaux des grandes villes, une seconde élue à des conditions de cens plus populaires (un revenu annuel de 800 couronnes) mais qui, en réalité, excluaient près de 80 p. 100 des électeurs majeurs. Les conservateurs du Parti paysan (Lantmannapartiet , 1867) s’opposèrent aux néo-libéraux conduits par Adolf Hedin, notamment sur la question de la défense, à laquelle la guerre austro-prussienne, puis franco-allemande, conférait une actualité immédiate.

En 1872, Oscar II monta sur le trône. Son règne (1872-1907) fut très largement occupé par les difficultés, puis par la dissolution de l’Union suédo-norvégienne. Le conflit s’engagea véritablement à partir de 1892 lorsque le parlement norvégien (Storting ) décida que la Norvège établirait ses propres consulats à l’étranger, puis affirma son intention de doter le pays d’un pavillon purement norvégien. Plus encore, les tensions européennes et l’action des grandes puissances en train de se regrouper en deux camps sur le continent remettaient en cause le dogme de la neutralité désarmée de la Suède. Le « mouvement pour la défense nationale » (Försvarsrörelsen ) commença à entraîner l’opinion, favorisant l’adoption par le Riksdag de la loi militaire de 1901: la conscription nationale remplaça l’ancien système des milices de l’armée indelta . Beaucoup doutaient que la Suède pût rester neutre en cas de conflit européen, et le débat entre partisans de la neutralité et avocats d’une politique d’alliances prit de l’acuité. Les relations avec la Norvège ne cessaient de se détériorer et, après la conférence de Karlstad (août 1905), ce fut la sécession pure et simple. Le gendre d’Édouard VII, le prince Carl de Danemark, monta sur le trône à Kristiania sous le nom de Håkon VII. À la fin du règne d’Oscar II, la position de la Suède face aux problèmes extérieurs était déjà celle de 1914: amertume à l’égard de la trahison norvégienne, perception aiguë du « danger russe », isolement diplomatique, mise en place d’une défense périphérique avec une armée en pleine restructuration.

Sur le plan intérieur, le débat politique et parlementaire fut largement occupé par l’opposition entre protectionnistes et libre-échangistes, en particulier à propos des droits sur les céréales. L’économie suédoise restait en effet majoritairement rurale dans un pays qui avait 5,1 millions d’habitants en 1900 (55,1 p. 100 en 1900 contre 72,4 p. 100 en 1870). Mais l’industrialisation se poursuivait rapidement. Le progrès technologique permettait l’exploitation du minerai phosphoreux de Kiruna et de Gällivare en Laponie, qui, après la mise en service de la voie ferrée de Narvik en 1902, put être exporté par la mer du Nord. La production passait de 270 000 tonnes en 1840 à 6,8 millions de tonnes à la veille de la Première Guerre mondiale. Les industries mécaniques progressaient, telle celle des roulements à billes (S.K.F. fondée à Göteborg en 1907). La formation des concentrations industrielles allait de pair avec celle de la classe ouvrière. Les tensions sociales furent sans doute amoindries par la persistance de l’émigration qui fut très forte entre 1879 et 1893, principalement en raison des difficultés de l’agriculture. Le mouvement ouvrier (Arbetarrörelsen ) s’organisa après la première grande grève de Sundsvall (1879): Confédération générale du travail de Suède (L.O.), en 1898, et Parti social-démocrate (S.A.P.), en 1889 sous l’impulsion de Danielsson et de Branting. En 1907, les progrès réguliers des salaires réels s’arrêtèrent avec l’apparition de la basse conjoncture mondiale. Les conflits se multiplièrent; dans l’été de 1909, plus de 100 000 ouvriers avaient été victimes de lock-out. La grève générale éclata, qui se solda par un échec. La L.O. et le S.A.P. en sortirent très affaiblis. Mais, à partir de 1910, la conjoncture se retourna à nouveau, et les conflits sociaux s’apaisèrent.

C’est dans ces milieux « radicaux » que se développait en même temps un mouvement pour le suffrage universel, notamment à partir de la fondation en 1890 de l’Association suédoise pour le suffrage universel (Sveriges allmänna rösträttsförbund ). Radicaux et socialistes convoquèrent les « Riksdags populaires » (1893, 1896) à côté du Riksdag légal et censitaire. La réforme militaire de 1901 avait constitué une des bases d’un élargissement du suffrage, et dès 1902 le gouvernement von Otter soumit au Riksdag un projet qui échoua, alors qu’en Norvège le suffrage universel avait pu être introduit dès 1898. Cependant, la montée des revenus faisait qu’un nombre croissant de Suédois franchissait le cens des 800 couronnes, et en 1905 les partis « de gauche » (libéraux du Samlingspartiet et sociaux-démocrates) obtinrent la majorité à la seconde Chambre. Le leader libéral Karl Staaff put former le ministère (1905-1906). Toutefois, la réforme électorale devait être menée à bon terme par son successeur, Arvid Lindman (1906-1912). La réforme électorale de 1907-1909 introduisait le suffrage universel proportionnel pour la seconde Chambre réservé aux électeurs masculins qui s’étaient acquittés de leurs impôts nationaux et locaux, s’ils étaient imposables.

C’est pendant ce débat que Gustave V était monté sur le trône après la mort d’Oscar II, le 8 décembre 1907.

Le début de son long règne (1907-1950), de la dissolution de l’Union suédo-norvégienne à l’éclatement de la Première Guerre mondiale, fut marqué par l’influence grandissante des problèmes de politique extérieure. L’opinion, toujours sensible au « danger russe », était parcourue de courants anglophobes, tant le rôle de la Grande-Bretagne dans la sécession norvégienne avait semblé ambigu. De plus, le traité de novembre 1855, qui avait accordé la garantie franco-britannique au royaume suédo-norvégien, était devenu caduc dès lors que ce dernier avait cessé d’exister. La Norvège entreprit d’obtenir des puissances de 1855, mais aussi de la Russie et de l’Allemagne, la garantie de sa neutralité et de son intégrité territoriale. Finalement, par un traité conclu le 2 novembre 1907, la seule intégrité de la Norvège fut garantie par les quatre puissances. L’amertume était grande à Stockholm devant un traité jugé aussi superflu qu’offensant. Fallait-il désormais pour la Suède renoncer à sa neutralité et entrer dans le jeu des alliances en train de se construire en Europe? Elle participa, le 23 avril 1908, à la conclusion des traités de la Baltique et de la mer du Nord par lesquels les puissances concernées se garantissaient mutuellement leurs possessions. L’armée suédoise fut réorganisée sur des bases purement nationales. Les mesures de russification de la Finlande en 1909 et 1910 donnaient une plus vive acuité au « danger russe ». Jugé trop timoré en matière de défense par une partie de l’opinion, Staaf entrait en conflit avec Gustave V et, après la « marche des paysans » du 6 février 1914, était amené à remettre la démission de son second cabinet (1911-1914). Gustave V constituait alors un gouvernement conservateur conduit par Hjalmar Hammarskjöld, ne disposant pas de véritable assise parlementaire. Lorsque s’ouvrit la crise européenne à la fin de juin 1914, la Suède était toujours neutre et libre d’alliances, mais Londres, Paris et Saint-Pétersbourg redoutaient qu’elle ne glissât dans l’alliance allemande.

La Suède durant les guerres européennes (1914-1945)

Le 2 août 1914, la Suède mobilisa, puis publia, le lendemain, une déclaration de neutralité « dans le conflit en cours ». Les puissances s’engagèrent à respecter l’indépendance et l’intégrité du pays, aussi longtemps qu’il observerait cette neutralité. L’Allemagne, cependant, escomptait que cette neutralité lui fût bienveillante. Mais elle ne put obtenir que le ralliement de minorités « activistes », tandis que Hammarskjöld et le ministre des Affaires étrangères Wallenberg s’efforçaient de maintenir le commerce extérieur et de préserver la neutralité. Une sorte de fragile union sacrée s’établit entre le gouvernement et l’opposition de gauche constituée de libéraux et du Parti social-démocrate devenu, sous l’impulsion de Branting, le premier parti de la seconde Chambre aux élections de septembre 1914. Cette entente tacite s’exprimait notamment dans la volonté commune aux partis suédois de conduire une politique « scandinave », par une concertation Stockholm-Copenhague-Kristiania. Exportatrice traditionnelle de produits comme le minerai de fer que la guerre rendait encore plus précieux, la Suède fut l’objet de pressions répétées. Certains de ses actes ne furent pas conformes à une stricte neutralité, comme la mise à disposition de l’Allemagne de ses légations pour des transmissions télégraphiques de Berlin vers le Nouveau Monde. Le gouvernement Hammarskjöld chercha avant tout à préserver les intérêts économiques du pays, quitte à mener une « politique de représailles » à l’égard de l’Angleterre qui brimait son commerce extérieur. Une partie de l’opinion était sensible aux appels venus de Finlande et aux mesures de remilitarisation entreprises par les Russes dans l’archipel d’Åland. Après l’adoption (avr. 1916) de la « loi sur le commerce en temps de guerre » (Krigshandelslagen ), la Suède s’engagea dans une politique nouvelle de dirigisme économique. Sous la pression des sociaux-démocrates, le gouvernement adopta diverses mesures propres à enrayer la dégradation des conditions de vie de la majorité de la population: ouverture de négociations commerciales avec Londres, maximum des prix, réduction des exportations de produits alimentaires.

Les difficultés d’approvisionnement et la pénurie s’aggravèrent considérablement après le printemps de 1917 et la guerre sous-marine à outrance. Dès le 5 mars 1917, le cabinet Hammarskjöld dut se retirer devant l’opposition du Riksdag. Le nouveau cabinet Swartz-Lindman fut accueilli avec scepticisme par la majorité de la seconde Chambre. Ce cabinet dut faire face à une vague de troubles sociaux à risque révolutionnaire qui agita la Suède d’avril à juin 1917, malgré la conclusion d’un accord (shipping agreement ) avec l’Angleterre le 8 mai. Les sociaux-démocrates et les syndicalistes de la L.O. contribuèrent puissamment à éviter le dérapage révolutionnaire. Après les élections de septembre 1917, où les conservateurs perdirent vingt-sept sièges, Gustave V dut se résigner à appeler le leader libéral Nils Edén, qui constitua un ministère de coalition avec le S.A.P. Branting entra au gouvernement. Le 29 mai 1918, la Suède conclut un accord avec l’Angleterre. Elle était contrainte de céder une partie de son tonnage à l’Entente et de réduire ses exportations de fer vers l’Allemagne. Lui accordant des importations régulières de céréales, l’accord du 29 mai fut considéré à Stockholm comme une « assurance antifamine » face à une situation sociale inquiétante. Après la paix séparée germano-russe et l’indépendance de la Finlande, les débuts de la guerre civile finlandaise posaient à nouveau la question d’une intervention suédoise. Il n’en fut plus question après le débarquement allemand à Åland (5 mars 1918) et la conclusion de trois traités entre l’Allemagne et la Finlande (7 mars). La Suède se préoccupa surtout, dès lors, de faire prévaloir les droits des neutres lors de la future conférence de la paix.

Les lendemains de la guerre furent immédiatement occupés par la révision constitutionnelle. Le processus complexe des élections à la première Chambre fut démocratisé dans la mesure où il ne fut plus nécessaire d’être imposé pour être éligible. En 1919-1921, le droit de vote fut accordé aux hommes et aux femmes âgés de vingt et un ans révolus. 54 p. 100 de la population eurent désormais le droit de vote contre environ 19 p. 100 en 1911. Libéraux et sociaux-démocrates, déjà majoritaires à la seconde Chambre, le devinrent bientôt à la première. La seconde préoccupation, dans l’immédiat après-guerre, était de politique sociale, à un moment où l’Allemagne basculait dans la révolution: en 1919 fut adoptée la journée de travail de huit heures. Le Parti social-démocrate adopta, lors de son congrès de 1920, un nouveau programme préconisant diverses mesures de socialisation de l’économie. Sous l’impulsion du ministre des Finances social-démocrate F. Thorsson fut présentée au Riksdag une réforme radicale des impôts locaux. Mais le ministère Edén dut se retirer (mars 1920), et un ministère social-démocrate fut constitué pour la première fois, dont Branting fut le chef.

Ce gouvernement eut à subir les effets de la crise internationale qui en 1920 toucha la Suède. Les élections de l’automne de 1920 entraînèrent le retrait de Branting, auquel succédèrent deux brefs ministères de fonctionnaires. Toutefois, l’adoption de la réforme électorale entraîna la dissolution du Riksdag (juill. 1921) et de nouvelles élections, favorables cette fois aux sociaux-démocrates. Branting put constituer son deuxième ministère (1921-1923). La Suède, qui avait adhéré à la S.D.N., dut se soumettre à son jugement, qui accorda à la Finlande le rattachement des îles Åland (1921). Cette déception fut cependant atténuée par la convention internationale d’octobre 1921, établissant la neutralisation et la démilitarisation de l’archipel.

À partir de 1923, la conjoncture se retourna, le chômage diminua et la croissance reprit. La Suède put rétablir la parité or de la couronne dès 1924. Le débat portant alors surtout sur le désarmement, on aboutit à un compromis qui ne satisfaisait totalement personne: la loi militaire de 1925 qui imposait de sensibles réductions à l’armée. L’esprit de Genève inclinait à l’optimisme, et Hjalmar Branting, qui formait son troisième ministère (1924-1925), était le « grand Européen » à la S.D.N., jusqu’à sa mort en 1925. La croissance de l’industrie se poursuivit rapidement jusqu’en 1931 grâce à de sensibles gains de productivité, au développement de l’énergie hydroélectrique, à la multiplication des moyens de transport et à la motorisation. Des gouvernements minoritaires pratiquèrent un « parlementarisme à bascule », comme celui du libéral Carl Ekman (1926-1928, puis 1930-1932). La crise mondiale, déjà annoncée par les difficultés de l’agriculture en 1929, frappa de plein fouet dès 1930 une économie très dépendante de son commerce extérieur. C’est ainsi que les exportations de minerai de fer, qui atteignaient environ 11 millions de tonnes en 1929, tombèrent à 2 millions en 1932. Des émeutes sanglantes éclatèrent dans la vallée d’Ådalen, et de nombreuses faillites secouèrent l’industrie, comme celle d’Ivar Kreuger.

À la suite des élections de 1932, les sociaux-démocrates reprirent le pouvoir. Per Albin Hansson forma son premier gouvernement (1932-1936) composé de ministres de la jeune génération du S.A.P. Partiellement inspiré par les idées de Keynes, le gouvernement entreprit de lutter contre le chômage par une politique volontaire de grands travaux et de soutien à l’agriculture. La politique sociale visait à faire de la Suède une « maisonnée » (Folkhemmet ), en particulier par la loi sur les pensions en 1935. Le retour à des pratiques protectionnistes avait permis un rapprochement entre les sociaux-démocrates et le Parti paysan (Bondeförbundet ) dès mai 1933. Les deux partis purent former en septembre 1936 un gouvernement de coalition qui devait durer jusqu’à la fin de 1939. La situation économique s’était redressée à partir de 1933, stimulée par la reprise des exportations, en particulier vers l’Allemagne. La montée de la crise européenne et le rapprochement des partis permirent dès 1936 un accord sur la défense qui accroissait le temps du service et prévoyait un développement de l’aviation. L’adhésion à la neutralité était bien plus grande encore qu’en 1914, et la Suède rejeta en mai 1939 l’offre que lui faisait l’Allemagne de conclure avec elle un pacte de non-agression.

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, la Suède réussit en effet à préserver sa neutralité malgré la guerre menée par l’Union soviétique contre la Finlande (nov. 1939-mars 1940) puis l’agression allemande contre le Danemark et la Norvège (9 avr. 1940). Mal préparée, la Suède ne put rien faire pour la Finlande, malgré de puissants courants d’opinion. Elle mena une « politique de conjoncture », plutôt bienveillante à l’Allemagne jusqu’en 1943, bienveillante ensuite aux Alliés. Un gouvernement de coalition nationale, toujours conduit par Per Albin Hansson, réunit tous les partis du Riksdag, à l’exception des extrêmes. Coupée de l’extérieur par l’occupation de la Norvège et du Danemark, la Suède dut introduire le rationnement et négocier ses approvisionnements avec les belligérants. Une partie du tonnage suédois fut mis à la disposition des Alliés, mais les exportations de fer vers l’Allemagne – nécessaires à la Suède en raison des contreparties en charbon – furent maintenues à leur niveau de 1938 (environ 9 millions de tonnes) jusqu’en 1943. Les pressions croissantes des Alliés, en particulier pour l’arrêt de l’exportation des roulements à billes, amenèrent en 1944 un ralentissement considérable du commerce avec l’Allemagne. Aux élections de l’automne de 1944, le Parti communiste, en Suède comme ailleurs, réalisa d’excellents scores, triplant son électorat et obtenant quinze mandats. À la fin de la guerre, la Suède, qui avait accueilli des milliers de réfugiés, apparaissait comme un îlot de prospérité et un havre de paix.

L’après-guerre: la Suède au temps des blocs (1945-1976)

Le retour de la paix ne justifiait plus un gouvernement de coalition nationale. Dès l’été de 1945, Per Albin Hansson remania son gouvernement, qui devint social-démocrate homogène. Ce gouvernement resta aux affaires jusqu’en 1951 sous la conduite de Per Albin Hansson jusqu’à sa mort en octobre 1946, puis sous celle de Tage Erlander (1946-1969).

Ce quart de siècle, période dominée par le Parti social-démocrate, malgré quelques années de coalition avec les paysans (1951-1957), fut l’ère d’Erlander. La Suède avait manifesté très tôt son adhésion à la nouvelle sécurité collective incarnée dans l’Organisation des Nations unies, et son refus des blocs. Dans un pays totalement épargné par la guerre, la production et les exportations reprirent aussi vite que les moyens de transport le permirent. Le gouvernement estimait que la Suède devait développer ses relations avec tous et conclut avec l’U.R.S.S., le 7 octobre 1946, un traité de commerce, accordant aux Russes un crédit d’un milliard de couronnes. Puis la Suède participa avec les autres Scandinaves à la Conférence de Paris (12 juill. 1947) sur l’aide Marshall. On recherchait simultanément les possibilités d’établir un tarif extérieur scandinave commun. La Suède souscrivit à la convention du 16 avril 1948, créant l’Organisation européenne de coopération économique (O.E.C.E.), qui préservait la souveraineté des adhérents. En revanche, le projet d’Union douanière nordique fut ajourné sine die en janvier 1950. Soucieuse de se maintenir en dehors des blocs militaires, la Suède essaya d’entraîner les autres capitales nordiques dans une union défensive scandinave (avril-mai 1948). L’adhésion du Danemark, de l’Islande et de la Norvège à l’O.T.A.N., en avril 1949, condamna ce projet. La Suède retrouva toutefois les autres Scandinaves au Conseil de l’Europe (mai-août 1949), puis au sein du Conseil nordique (1952). À partir de mai 1950, les débuts de l’intégration économique européenne, dont la Suède, comme les autres Scandinaves, était exclue, amenèrent une relance de la coopération économique nordique. La Suède soutint de plus le projet britannique de grande zone de libre-échange (Wide Free Trade Area ) puis, après l’échec de ce dernier, l’Association européenne de libre-échange (A.E.L.E. ou E.F.T.A.). Mais le revirement de la Grande-Bretagne, candidate à la C.E.E. pendant l’été de 1961, entraîna celui du Danemark et bientôt de la Norvège (avr. 1962). La Suède, attachée à sa neutralité, restait seule et déçue. Elle demanda cependant de pouvoir négocier un traité d’association avec la C.E.E. mais se heurta au veto français, le 14 janvier 1963, et elle retrouva le Danemark et la Norvège dans le cadre étroit de l’A.E.L.E. Après quatre années confinées dans ce cadre limité, la Grande-Bretagne, suivie immédiatement du Danemark, fut à nouveau candidate à la C.E.E. (11 mai 1967). Trois jours plus tard, la Suède demandait à son tour à négocier avec la Communauté. Elle n’excluait, à ce moment, aucune des formes de participation, y compris l’adhésion. Le second échec de la candidature britannique (27 nov. 1967) entraîna celui de ce que Maurice Couve de Murville appelait sa « suite », et en particulier celui de la Suède. On en revint alors, comme douze ans auparavant, à un projet de Communauté économique nordique (Nordek) soutenu par le Conseil nordique (mars.-juill. 1969). Ainsi, lorsqu’à l’automne de 1969 Tage Erlander laissa sa place à la tête du S.A.P. et du gouvernement à son dauphin Olof Palme, les relations de la Suède avec l’Europe étaient loin d’être stabilisées.

À l’intérieur, l’« ère Erlander » s’était d’abord caractérisée par le programme « en 27 points » d’Ernst Wigforss pour le plein-emploi et la démocratie économique. La pression fiscale s’accrut considérablement. Malgré leurs revers aux élections de 1948, les sociaux-démocrates poursuivaient une politique sociale hardie (pension nationale de vieillesse, allocations familiales, assurances chômage, congés payés de trois semaines à partir de 1951). Cette politique contribuait cependant à une inflation très sensible dès 1950-1951. L’agriculture continuait à être fortement subventionnée. À la fin de 1951, Erlander se rapprocha du centre paysan conduit par Gunnar Hedlund, et forma avec lui un gouvernement de coalition (19511957). Ce dernier mit en place une réforme communale, une réforme scolaire, une réforme électorale et un régime d’assurance-maladie obligatoire (1955). Et surtout les sociaux-démocrates et les syndicalistes de la L.O. lancèrent le projet d’une pension complémentaire (A.T.P.) appelée à assurer une retraite équivalente à 65 p. 100 du revenu moyen des quinze meilleures années. Après un vaste débat, un référendum ratifia le projet social-démocrate en 1957. Le coût de la politique de réforme était cependant élevé, et en 1959 le gouvernement dut introduire un impôt à la consommation de 4 p. 100 qui ne passa qu’à grand-peine au Riksdag. Différentes mesures sociales vinrent compléter la politique de l’État-providence, tandis que la scolarité obligatoire était portée à neuf ans en 1962. Les années 1960 furent également marquées par la réforme du Parlement et l’adoption du système monocaméral (1968-1969).

Depuis la bataille de l’A.T.P., la coalition « rouge-verte » s’était dissociée, et pendant onze ans (1958-1969) Tage Erlander conduisit un ministère social-démocrate homogène. Il put pratiquer sans contraintes autres qu’économiques une politique de progrès social appuyée sur des prélèvements fiscaux jugés de plus en plus insupportables.

Le « modèle suédois » conciliant l’économie de marché et le progrès social commença à connaître, après l’arrivée au pouvoir du dauphin de Tage Erlander, Olof Palme, quelques ratés dont la longue grève des mineurs de Kiruna en décembre 1969 avait pu être un signe avant-coureur. Les prix des denrées alimentaires augmentèrent de 30 p. 100 de 1968 à 1973, et le P.N.B. cessa de croître à partir de 1971. Alors que la social-démocratie avait assis ses succès sur le plein-emploi, érigé en dogme, le chômage atteignait des taux très élevés. Lors des élections législatives de septembre 1970, les sociaux-démocrates perdirent la majorité absolue. Ces difficultés expliquèrent l’attention avec laquelle le gouvernement suédois suivait l’élargissement de la C.E.E. et plus particulièrement les candidatures de la Grande-Bretagne, du Danemark et de la Norvège. Se refusant toujours à envisager une adhésion à la C.E.E. en raison de sa neutralité, la Suède réussit à signer avec elle, le 22 juillet 1972, des accords d’« association ». Lors des élections de septembre 1973, les sociaux-démocrates durent faire face « au plus grand assaut bourgeois de l’après-guerre », selon Olof Palme. Les deux blocs, socialiste et bourgeois, recueillirent chacun 175 sièges. La veille des élections, le 15 septembre, le roi Gustave VI Adolphe mourut à plus de quatre-vingt-dix ans, et son petit-fils lui succéda sous le nom de Charles XVI Gustave. Dans une situation de blocage politique, le Premier ministre fit appel au civisme et à la solidarité de la nation, alors que le premier choc pétrolier amenait son gouvernement à introduire des mesures de rationnement. Une réforme de la Constitution (juin 1973-mars 1974) permit, notamment, de réduire le total des députés à 349. Le gouvernement, cependant, ne parvenait pas à juguler la récession économique, et l’année 1975 fut une année zéro pour la croissance du P.N.B. La Suède s’était engagée dans un programme nucléaire, et six réacteurs étaient en fonctionnement en 1976, sept autres en projet. Le chômage avait pu être limité à 1,5-2 p. 100, grâce à une politique de relance intérieure, malgré la baisse des exportations. L’opposition dénonçait de plus en plus non seulement la pression fiscale, mais aussi la bureaucratie asphyxiante et, pour les centristes, la politique nucléaire. Le projet Meidner visant à constituer, par une ponction sur les bénéfices des entreprises, des « Fonds salariaux » (Löntagarfonder ) pour permettre aux travailleurs d’accéder à la propriété collective des moyens de production fut interprété par les partis d’opposition comme une volonté de rupture avec l’économie de marché et une remise en cause du consensus national. Dans l’immédiat, le gouvernement Palme s’efforçait de « sauter par-dessus la crise » en subventionnant la fabrication de stocks et en masquant le sous-emploi par l’ampleur des programmes de formation continue. À la veille des élections de l’automne de 1976, le débat portait sur le programme de « démocratie économique » autour, notamment, du projet Meidner et de la réforme de l’article 32 du droit des sociétés dont le but était d’introduire la cogestion dans tous les rouages de l’entreprise. Les manifestations antinucléaires qui se déroulèrent révélaient une autre préoccupation importante de l’électorat. L’emprise toujours croissante de l’État-providence sur la vie des individus avait amené de retentissantes dénonciations, comme celle du metteur en scène Ingmar Bergman qui s’exila au printemps de 1976. L’élévation considérable du niveau de vie du peuple suédois au cours des trente années de l’après-guerre s’était, il est vrai, accompagnée d’une certaine uniformisation (urbanisation croissante, politique d’enseignement, politique des salaires et des revenus). En matière de solidarité salariale et sociale, grâce à un relèvement progressif des basses rémunérations et à un écrêtement rapide des hauts revenus, on avait probablement été trop loin, et trop vite.

La fin de l’hégémonie sociale-démocrate (1976-1982)

Lors des élections de septembre 1976, les partis de l’opposition « bourgeoise » (conservateurs, centristes, libéraux) obtinrent 50,72 p. 100 des suffrages, les sociaux-démocrates 42,74 p. 100 (47,8 p. 100 avec les communistes). C’était la fin de quarante-quatre ans de pouvoir social-démocrate à Stockholm. Le nouveau gouvernement de coalition tripartite fut conduit par le leader centriste Thorbjörn Fälldin qui, au cours de la campagne électorale, s’était prononcé pour l’abandon à terme du programme électronucléaire suédois. Il devait faire face à une situation économique sérieuse et qui se détériorait rapidement.

Fléchissement net de la production industrielle en 1975 et 1976, stagnation des exportations et déficit de la balance commerciale, inflation marchant à 10 p. 100: il apparut que la Suède vivait au-dessus de ses moyens. Après une dévaluation de 5,7 p. 100 de la couronne, un plan d’austérité fut adopté en avril 1977. La couronne suédoise était au « plancher » du « serpent » monétaire européen et, à la fin d’août, le gouvernement dut le quitter. Elle fut alors dévaluée de 10 p. 100.

La priorité accordée à la recherche d’une solution de la crise économique conduisait les centristes à faire quelques concessions temporaires à leurs partenaires dans la question nucléaire. Le programme en cours fut poursuivi avec prudence. Le budget de 1978-1979, en déficit de plus de 32 milliards de couronnes, excluait toute nouvelle grande réforme et toute majoration des dépenses publiques.

Les efforts pour rétablir la rentabilité des industries et leur capacité concurrentielle, dans le cadre de la reprise internationale, permirent une légère amélioration de la situation économique au cours du premier semestre de 1978. Le 13 juin 1978, la Commission de l’énergie du Riksdag publia un rapport dont il ressortait que les garanties étaient suffisantes pour la poursuite de l’exploitation du nucléaire. Toutefois, ne pouvant obtenir de ses partenaires la tenue d’un référendum avant toute poursuite du programme nucléaire, le Premier ministre Fälldin remit sa démission au début d’octobre 1978.

Le problème du nucléaire avait confirmé l’existence de divergences entre les partis de la coalition bourgeoise. L’éclatement de cette dernière ne pouvait que satisfaire la nouvelle opposition sociale-démocrate. Soucieux de dissocier, avant tout, les libéraux des conservateurs, et accessoirement des centristes, le Parti social-démocrate favorisa la constitution d’un gouvernement libéral homogène, et très minoritaire, mais assuré de son abstention. Le nouveau cabinet fut présidé par le nouveau chef du Parti libéral, Ola Ullsten, ancien ministre de la Coopération de Thorbjörn Fälldin. La proximité des élections législatives appelées à se tenir en septembre 1979 ne lui laissait guère de marge de manœuvre. Cependant, la situation économique s’améliorait quelque peu: balance commerciale positive, inflation ramenée à 8 p. 100 et chômage à 2,6 p. 100. À la suite de l’accident nucléaire de Three Mile Island aux États-Unis, le gouvernement Ullsten décida de soumettre à référendum la question nucléaire suédoise. Il donnait ainsi satisfaction au Parti centriste, mais aussi aux sociaux-démocrates qui espéraient probablement se concilier une partie de l’électorat ayant fait le succès de Thorbjörn Fälldin en 1976.

Les partis bourgeois se présentaient désunis aux élections, tandis que les sociaux-démocrates se réunissaient derrière un programme de redressement, en particulier d’investissements industriels « immédiatement applicable », c’est-à-dire dans un délai de cent jours. Aux élections du 16 septembre 1979, la participation fut de l’ordre de 90 p. 100 des inscrits. Les Partis libéral, centriste et conservateur disposèrent de 175 des 349 sièges du Riksdag, soit une majorité d’un seul siège. Les conservateurs rassemblaient à eux seuls 20,4 p. 100 de l’électorat. Les sociaux-démocrates, tout en progressant de 0,8 p. 100, n’avaient pas réussi à reprendre le pouvoir perdu en 1976. D’intenses négociations furent menées pendant plusieurs semaines pour une politique commune de réforme fiscale et pour une stratégie d’attente préréférendaire pour le nucléaire. Le 9 octobre 1979, les trois partis s’accordaient pour demander à Thorbjörn Fälldin de former son second gouvernement. Après les premières secousses de 1979, l’année 1980 sembla confirmer que les économies occidentales subissaient un second « choc pétrolier ». Le gouvernement danois de coalition, social-démocrate-libéral, annonçait son intention d’installer des centrales nucléaires sur son sol. Mais en Autriche, les électeurs, consultés par référendum le 5 novembre 1979, avaient rejeté le programme nucléaire, entraînant le retrait du chancelier Kreisky. C’est dans ces circonstances qu’eut lieu le référendum suédois du 23 mars 1980, décisif pour un programme comportant déjà six réacteurs en activité produisant 25 p. 100 des besoins en électricité, et quatre autres prêts à être chargés et couplés au réseau. Les électeurs suédois se prononcèrent à plus de 58 p. 100 en faveur de la poursuite du programme de douze réacteurs. Malgré ce nouvel échec, le gouvernement Fälldin demeura au pouvoir pour appliquer loyalement le jugement de la nation.

Il se trouva alors précipité dans un conflit social d’une ampleur inconnue depuis la grève générale de 1909. Du 24 avril au 11 mai 1980, grèves et lock-out en cascade paralysèrent trente mille usines et 90 p. 100 de l’industrie privée. À partir de revendications initiales des syndicats, portant sur un relèvement des rémunérations de 11,3 p. 100, une négociation put cependant avoir lieu. Un compromis donnant une augmentation de 6,8 p. 100 fut finalement trouvé entre le patronat (S.A.F.) et la Confédération syndicale (L.O.), lesquels estimèrent toutefois que le modèle suédois de négociation était moribond. Pourtant, de nouvelles conventions collectives furent signées le 3 février 1981 pour les années 1981 et 1982.

L’impossibilité des trois partis au pouvoir à s’accorder sur une réforme fiscale réclamée en Suède depuis plus de dix ans devait condamner bientôt le second ministère Fälldin. Par souci de se démarquer des conservateurs, libéraux et centristes choisirent de composer avec les sociaux-démocrates, acceptant en particulier de limiter les possibilités de dégrèvements fiscaux et d’augmenter la taxe patronale. La conséquence prévisible de cette désunion fut, en mai 1981, la démission des huit ministres conservateurs du gouvernement Fälldin. Ce dernier forma alors un cabinet centriste-libéral minoritaire, qui était condamné à survivre en donnant des satisfactions des deux côtés. Dans un pays de plus en plus las des querelles politiciennes et semblant appeler de ses vœux un gouvernement d’union nationale, ce cabinet ne pouvait envisager de s’attaquer aux réformes demandées par les partis bourgeois, en particulier la réduction des dépenses publiques qui atteignaient 65 p. 100 du P.I.B. en 1980, contre 45 p. 100 en 1973. En septembre 1981, le gouvernement Fälldin adopta un plan destiné à relancer les exportations et à résorber le chômage: la couronne fut à nouveau dévaluée de 10 p. 100, la T.V.A. réduite de 3,46 p. 100 et les prix gelés jusqu’à la fin de l’année. Le budget présenté par T. Fälldin pour 1982-1983 faisait encore apparaître un déficit de 82,6 milliards de couronnes, soit 13 p. 100 du P.N.B. De son côté, la dette publique atteignait 280 milliards de couronnes au début de 1982, et son service près de 20 p. 100 des recettes de l’État. La campagne des législatives de 1982 fut particulièrement animée. Les partis bourgeois dénonçaient les projets de socialisation de leurs adversaires. Selon eux, la Suède était « devant un choix de société ». Les sociaux-démocrates, eux, se faisaient fort de « sortir le pays de la crise ». Avec 45,9 p. 100 des suffrages, le S.A.P., progressant de 2,75 p. 100 par rapport à 1979, l’emporta avec 166 sièges sur les trois partis bourgeois. Les sociaux-démocrates avaient cependant besoin de l’appoint des vingt élus communistes. Olof Palme revint au pouvoir le 8 octobre 1982 avec un ministère social-démocrate homogène.

Le retour des sociaux-démocrates et le débat de société (1982-1989)

Olof Palme commença par dévaluer la couronne de 16 p. 100. En effet, les dévaluations précédentes de 1977 et 1981 n’avaient produit que des bénéfices à très court terme, la monnaie suédoise, tirée vers le haut par le mark, se revalorisant rapidement. Reprise de la croissance, rétablissement des balances extérieures, ralentissement de la consommation intérieure, mais maintien de la politique sociale: tel était l’ambitieux programme de la social-démocratie à nouveau au pouvoir. Il impliquait une baisse passagère du niveau de vie, mais les syndicats acceptèrent de ne revendiquer que 2 à 3 p. 100 pour 1983. La priorité fut accordée à une relance de l’activité, qui devait ensuite permettre la réduction des déficits et d’une dette passée de 80 milliards de couronnes en 1976 à 377 en 1982. À la satisfaction de l’opposition, les subventions aux industries en crise, dont une partie avait dû être nationalisée, commencèrent à être réduites. Des mesures furent prises contre l’inflation qui atteignait environ 9 p. 100 en 1983. Dans un environnement de relance des économies occidentales, les exportations suédoises reprirent rapidement en 1983 et, avec elles, la croissance. Mais les importations et la consommation privée demeuraient élevées, et la balance des paiements fut fortement déficitaire en 1983. À la veille des élections de septembre 1985, les résultats de l’expérience demeuraient précaires et contestés. La paix sociale d’autrefois n’était pas rétablie, le gouvernement ayant à compter avec les manifestations des entrepreneurs protestant au début d’octobre 1983 contre le « trop d’État » et les grèves du secteur public affectant au printemps de 1985 les écoles, les transports ferroviaires, le trafic aérien et les ports.

La priorité accordée à la croissance économique donnait un intérêt tout particulier à la Communauté économique européenne, à un moment (à la fin de 1983) où, précisément, les derniers obstacles tarifaires entre C.E.E. et A.E.L.E. étaient supprimés. L’idéal suédois de zone de libre-échange européen, le seul qui lui semblât compatible avec sa neutralité, pouvait sembler réalisé. Se rapprocher le plus possible de la Communauté sans se confondre avec elle, telle fut alors la politique suédoise. Le respect scrupuleux de la neutralité ne mettait cependant pas la Suède à l’abri de difficultés avec son voisin soviétique. Ses eaux territoriales, à proximité immédiate de ses bases navales comme Karlskrona et Muskö, étaient violées par les sous-marins soviétiques. L’adoption de nouvelles mesures de défense et de vives protestations diplomatiques n’altérèrent pas cependant le souci de Stockholm de maintenir des relations normales avec Moscou.

La campagne électorale de 1985 fut l’occasion d’un large débat de société. Les trois partis de l’ancienne majorité, sans offrir un front uni, s’efforçaient de présenter une alternative au modèle suédois, avec moins d’État et plus de libertés. Les sociaux-démocrates faisaient valoir les résultats déjà acquis par leur politique économique et mettaient en garde contre l’abandon de la société du bien-être. En faisant perdre au S.A.P., lors des élections de septembre 1985, 0,7 p. 100 des voix et 7 sièges (159 au lieu de 166), l’électorat témoignait d’un certain progrès des idées libérales, dans un pays coupé en deux. Mais le Parti social-démocrate demeurait le premier parti du Riksdag, et Olof Palme chef du gouvernement. Il avait cependant besoin de l’appoint communiste pour disposer d’une majorité parlementaire.

L’assassinat d’Olof Palme à Stockholm, le 28 février 1986, dans des circonstances inexpliquées, plongea le pays dans la stupeur. Le vice-Premier ministre Ingvar Carlsson lui succéda. La disparition tragique du leader social-démocrate, à peu près contemporaine du remplacement des chefs des partis bourgeois, fut suivie d’une période de relative dépolitisation de la vie publique. L’opposition systématique des deux Suède en conflit ouvert depuis près de vingt ans semblait laisser la place à la recherche de consensus. Cette dernière apparaissait comme appelée par les grands défis extérieurs: relations avec la Communauté européenne, véritable valeur de la neutralité à l’heure de Gorbatchev et de la détente Est-Ouest, prise de conscience nouvelle des problèmes de défense de l’environnement au lendemain de la catastrophe de Tchernobyl (avr. 1986). Profitant largement de la reprise mondiale, la santé de l’économie suédoise s’améliorait sensiblement: le chômage était ramené à 1,3 p. 100 en 1988 et le déficit budgétaire à 4 milliards de couronnes en 1988-1989. La social-démocratie abordait manifestement les problèmes économiques avec une souplesse accrue. C’est ainsi que les Fonds salariaux entrés modestement en vigueur en janvier 1984, et qui n’avaient acquis que 1,5 p. 100 des actions suédoises en 1987, avaient apparemment cessé d’être une priorité. La réforme fiscale demeurait de plus en plus à l’ordre du jour, ainsi qu’on put le constater lors du 30e congrès du S.A.P. (sept. 1987). Il est vrai que la Suède était toujours celui des pays industrialisés où les prélèvements obligatoires étaient les plus lourds par rapport au P.I.B. (55,8 p. 100). Sur le plan extérieur, après dix-neuf années de négociations, le gouvernement Carlsson parvenait à conclure, le 13 janvier 1988, un accord avec l’U.R.S.S. sur le partage des zones économiques en mer Baltique entre Gotland et la Lettonie, qui, donnant à la Suède 75 p. 100 de la zone contestée, constituait un succès apprécié.

Ainsi les élections de septembre 1988 ne comportèrent-elles pas de surprise, malgré l’arrivée d’un nouveau parti, celui des Verts du Miljöpartiet fondé en 1981. Avec plus de 43 p. 100 des voix et 157 députés, le S.A.P. demeurait le premier parti du Riksdag; mais il était peut-être arrivé devant une orientation nouvelle, celle du rapprochement avec les libéraux. Le 23 novembre 1988, le ministre des Finances Kjell-Olof Feldt proposa une réforme du système fiscal qualifiée d’historique. Cette réforme fut présentée en janvier 1989 au Parlement dans le cadre du projet de loi de finances pour 1989-1990. Une véritable révolution allait, en effet, être opérée: les revenus inférieurs à 160 000 couronnes par an – ceux de neuf Suédois sur dix – seraient totalement exonérés d’imposition d’État. Seuls subsisteraient les impôts locaux. Une majoration des prélèvements sur les revenus du capital, de la taxe patronale et de la T.V.A. devait compenser le manque à gagner provoqué par la réforme appelée à entrer en vigueur en 1991.

Après dix-huit mois de débats, le Riksdag adopta définitivement la réforme fiscale le 13 juin 1990. Mais, au début de 1990, il avait fallu constater que la situation économique s’était sensiblement dégradée: déficit de la balance des échanges, hausse trop rapide des salaires et des prix avec un taux d’inflation de 11 p. 100, crise des coûts et pertes de parts de marché à l’étranger. Le gouvernement Carlsson dut présenter au Riksdag un « paquet de crise » demandant le gel des salaires et des prix et même la suspension momentanée du droit de grève. Réduit au soutien de son seul parti, Carlsson fut battu et démissionna le 15 février 1990. Cette « crise de février » révéla un mal plus profond: les effets des grandes dévaluations antérieures s’étaient épuisés dès 1985-1986 et, n’était la chute des prix du pétrole, la crise eût surgi plus tôt. La pression des salaires et des charges, l’absentéisme protégé par la loi amenaient les entreprises à investir massivement à l’étranger. Carlsson put reformer un cabinet et, par un accord inattendu avec les libéraux, présenter un programme d’austérité plus modéré. Kjell-Olof Feldt, qui avait annoncé son retrait définitif après le rejet du plan d’assainissement de février, fut remplacé par Allan Larsson. Une commission présidée par Bertil Rehnberg et composée de représentants des centrales patronale et syndicales (S.A.F., L.O., T.C.O., S.A.C.O.) reçut la mission de trouver un deuxième souffle pour le « modèle suédois ». Les controverses politiques et le débat de société se concentrèrent de plus en plus sur le niveau possible de protection sociale assurée par l’État en période de crise. Les Fonds de pension générale (A. P. Fonder) avaient été garantis jusqu’au milieu des années 1980 grâce aux cotisations des actifs, supérieures aux pensions versées. La tendance s’était inversée depuis lors, ce qui posait de manière aiguë la question de la réforme du système. Le budget pour 1991-1992 comporta un plan de réductions d’emplois dans le secteur public, et les dépenses de défense furent sacrifiées. Dans la perspective des élections de septembre 1991, les conservateurs et les libéraux présentèrent une plate-forme commune « Nouveau départ pour la Suède » (Ny start för Sverige ) proposant une baisse spectaculaire de la T.V.A. de 25 à 18 p. 100, compensée par la réduction des dépenses publiques. L’objectif était de faciliter l’investissement en Suède, d’enrayer la fuite des capitaux et de s’adapter à la Communauté européenne. En effet, l’économie suédoise était de plus en plus dépendante du marché européen et, depuis le 20 juin 1990, était engagée à Bruxelles la négociation pour réaliser un Espace économique européen (E.E.E.) dont le traité fut signé à Porto en mai 1992. Mais, dès ce moment, on pouvait observer les prémisses d’un renversement de la politique européenne de la Suède. Conviction de la poursuite de la construction européenne malgré la réunification allemande, crainte de devenir un petit État marginal (randstat ), perception des nouveaux équilibres de sécurité en Europe de l’Est réduisant à peu le risque de guerre et affaiblissant le dogme de la neutralité: telles en étaient les principales raisons. Dès novembre 1990, les quatre grands partis s’étaient mis d’accord sur le principe d’une demande d’adhésion à la Communauté européenne, mais avec « réserve de neutralité ». Le 12 décembre 1990, le Riksdag en prit la « décision historique », et le 1er juillet 1991 la Suède fut officiellement candidate. Cette candidature n’apporta guère à la solidarité nordique, ambition pourtant toujours affichée de la Suède, les autres capitales regrettant une décision unilatérale prise sans concertation. La crise des États baltes depuis l’indépendance de la Lituanie en mars 1990 et l’intervention russe à Vilnius en janvier 1991 mobilisèrent l’opinion, tandis que le gouvernement condamnait l’action soviétique avec une certaine fermeté. Après l’apaisement de la crise balte, l’attention se concentra sur la campagne électorale et sur les élections législatives de septembre 1991. L’échec des sociaux démocrates (– 5,3 p. 100 des voix et – 17 sièges) amena Ingvar Carlsson à démissionner le 16 septembre. Le leader conservateur Carl Bildt forma un gouvernement de coalition dit de « trèfle à quatre feuilles » (conservateurs-libéraux-centristes-chrétiens), pourtant minoritaire.

Le cabinet Bildt: une expérience de gouvernement libéral (1991-1994)

La volonté de rupture avec le socialisme se manifesta immédiatement par l’annonce de mesures comme le démantèlement des Fonds salariaux ou la privatisation progressive d’un grand nombre d’entreprises d’État. En politique étrangère, Bildt estimait que le concept de neutralité n’était plus adéquat et que le pays devait affirmer une « claire identité européenne ». Mais la crise semblait s’être installée durablement, le chômage doublant de 1990 à 1991 et encore de 1991 à 1992. La priorité fut donnée à la lutte contre l’inflation, la baisse promise de la T.V.A. fut ajournée et le taux de base de la Riksbank (Banque de Suède) fortement relevé, signifiant ainsi qu’il ne serait pas question de dévaluer une couronne désormais reliée à l’écu. Mais le déficit budgétaire ne pouvait être maîtrisé, dépassant bientôt 100 milliards de couronnes (1992-1993). En septembre 1992, le flottement du mark finlandais provoqua une redoutable onde de choc qui se répercuta sur la couronne. Pour la défendre, la Riksbank augmenta son taux d’intérêt marginal jusqu’à 500 p. 100! Le 20 septembre 1992, les sociaux-démocrates et le gouvernement s’unirent derrière un programme de crise (Krispaket ), réduisant les pensions, les dépenses de défense, l’aide au logement et les indemnités maladie. Tout fut fait pour éviter la dévaluation et maintenir la couronne liée au S.M.E., mais en vain. Le 19 novembre 1992, on dut la laisser flotter, et elle perdit instantanément 10 p. 100 de sa valeur (et 20 p. 100 en janvier 1993). Si, contrairement aux années 1980, la progression des salaires semblait raisonnablement maîtrisée en 1993 et en 1994, en revanche, le déficit du budget s’accroissait de manière quasi incontrôlable, atteignant 190 milliards de couronnes en 1994, soit près de 15 p. 100 du P.N.B. Certes, la Suède avait conclu un accord satisfaisant avec l’Union européenne en mars 1994, mais elle était loin de remplir les « critères de convergence » prévus par le traité de Maastricht. En 1994, l’endettement de l’État approchait la valeur du P.N.B. et le climat économique demeurait morose malgré certains signes de reprise. Les élections du 18 septembre amenèrent un assez net revirement en faveur de la gauche, les sociaux-démocrates regagnant près de 8 p. 100 des voix. Bien que toujours minoritaire, Carlsson reforma un cabinet social-démocrate homogène. Il présenta en novembre un nouveau plan de rigueur, mais qui mettait à contribution le capital et surtaxait de 5 p. 100 les plus hauts revenus. L’intérêt de l’opinion s’était rapidement reporté vers le référendum sur l’adhésion à l’Union européenne du 13 novembre. En dépit de beaucoup d’incertitudes, le oui l’emporta assez nettement avec plus de 52 p. 100 des voix d’un électorat fortement mobilisé.

5. Une économie essentiellement industrielle

L’économie suédoise occupe dans le monde une situation sans commune mesure avec le chiffre de la population du pays. Le produit national brut par habitant s’élevait à 27 000 dollars en 1992, ce qui le situe aux toutes premières places mondiales. Cette réussite n’est pas due aux conditions naturelles; celles-ci sont au contraire assez médiocres: climat rude, sol ingrat, sauf en Scanie, absence de sources d’énergie jusqu’à la mise en exploitation du réseau hydrographique. Les seuls atouts ont été l’abondance de bois et de fer, encore que les conditions d’extraction de celui-ci soient difficiles dans l’extrême nord du pays.

Le développement économique est assez récent; le pays est resté pauvre jusqu’au milieu du XIXe siècle. C’est surtout à partir des années 1870 que la croissance devint manifeste, fondée d’abord sur l’industrie du bois, puis sur celle du papier et enfin sur la métallurgie, reprenant et développant la tradition industrielle du Moyen Âge.

Les données traditionnelles de la puissance suédoise

La croissance a été alors particulièrement forte jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, plus rapide que dans les autres pays industriels de l’Europe. La Suède a profité de sa neutralité, mais moins qu’on ne le croit généralement; si elle n’a pas connu de destructions ni de pertes de vies humaines, son économie a souffert de l’isolement et des difficultés de ravitaillement. Plus importante a été sa remarquable résistance à la grande dépression des années 1930.

Après la Seconde Guerre mondiale, la croissance s’est maintenue, mais elle a été relativement moins rapide que par le passé, si on la compare avec ce qui s’est produit dans les autres pays industriels. La richesse de la Suède contemporaine est due à un siècle de développement remarquable, mais les dernières décennies lui ont fait perdre du terrain.

Si le développement de la Suède a été principalement industriel, l’agriculture a connu aussi une évolution importante.

Une agriculture moderne

Malgré des conditions naturelles mauvaises, l’agriculture suédoise est efficace et enregistre d’excellents rendements (de 35 à 40 q à l’hectare en moyenne pour le blé, 5 000 kg de lait par vache). Elle permet au pays d’avoir une autosuffisance à peu près complète. Cela est dû à une bonne organisation des agriculteurs, grâce au système coopératif, et à des prix à la production assez élevés. Le coût de l’alimentation s’en ressent, et la politique a visé à concentrer les activités agricoles sur les terres les meilleures. La population active dans l’agriculture diminue fortement depuis les dernières décennies, surtout dans le Nord. Elle était de 28 p. 100 en 1940; elle est passée à 7,4 p. 100 en 1970, à 6 p. 100 en 1980 et à 3,1 p. 100 en 1992.

Deux types d’industries

La Suède reste l’un des pays les plus industrialisés du monde. On distingue deux grands groupes d’industries: celles qui sont principalement orientées vers l’extérieur et exportent la plupart du temps plus de la moitié de leur production, et celles qui travaillent pour le marché national.

Les industries exportatrices reposent fondamentalement sur le bois et le papier d’une part, le fer, la métallurgie et les équipements industriels et de transport d’autre part. Elles trouvent sur place d’abondantes matières premières et se sont orientées, au cours des années, vers une élaboration de plus en plus poussée.

La production de pâte à papier (9,7 millions de tonnes en 1992) place la Suède au cinquième rang mondial. Il s’agit là d’une industrie qui réclame des investissements très lourds et dont les charges s’accroissent en raison des impératifs de la lutte contre la pollution; en outre, la concurrence étrangère est vive. Le déplacement de ces activités vers le Sud, où les transports sont plus aisés, aggrave la crise du Nord (la carte ci-contre indique l’implantation des industries).

Le fer est abondant dans la Suède centrale et dans l’extrême Nord, en Laponie (mine de Kiruna), dont la quasi-totalité de la production est exportée par le port de Narvik en Norvège. C’est un minerai à haute teneur (plus de 60 p. 100). La Suède se trouve dans les premiers producteurs du monde avec 19 millions de tonnes de fer contenu (1992). Le minerai de la Suède centrale alimente la sidérurgie nationale. La production d’acier, assez modeste, se concentre sur des aciers de haute qualité; aussi les besoins en acier ordinaire sont-ils en partie couverts par l’importation.

Les industries du métal au sens large sont les plus développées et les plus importantes. La politique des firmes suédoises a consisté à se spécialiser dans des produits à haute technicité, pour lesquelles elles disposaient d’une situation avantageuse sur le marché mondial, en raison de leur savoir-faire et de la qualité des méthodes et de la main-d’œuvre. La construction électrique et électronique, concentrée dans les régions de Stockholm et de Västerås, est particulièrement développée, pour le matériel lourd, le matériel de télécommunications (Ericsson) et les produits d’usage domestique (aspirateurs, réfrigérateurs). L’automobile et l’aéronautique (Volvo, Saab-Scania) sont principalement implantées au sud du centre du pays. Parmi les spécialités suédoises, il faut encore citer les roulements à bille (S.K.F.: Svenska Kullagerfabriken) ou les écrémeuses, issus d’innovations conçues et développées en Suède. L’industrie chimique est plus récente et reste modeste.

D’autres branches telles que le textile, le cuir, l’alimentation travaillent essentiellement pour le marché intérieur. À l’exception de cette dernière qui est fortement structurée, elles ont beaucoup souffert des difficultés dues à la concurrence étrangère venant de pays à bas salaires.

L’industrie suédoise n’est pas complète et ne peut manufacturer l’ensemble des produits nécessaires à une économie de très haut niveau technique et à une population exigeante. Bien qu’elle ait développé la production de biens aussi complexes que les ordinateurs, le matériel atomique et les avions de combat, elle dépend de l’étranger pour de nombreux produits. Sa principale force réside dans ses spécialisations, et celles-ci sont suffisamment nombreuses pour lui éviter les dangers de la mono-industrie.

Les échanges extérieurs jouent par conséquent un rôle considérable dans la prospérité du pays. La Suède exporte 30 p. 100 de son P.N.B. Le montant des exportations de produits bruts (minerai de fer, bois) ou semi-manufacturés n’est pas négligeable, quoiqu’il soit en déclin. L’essentiel est constitué de produits élaborés. Les principaux clients sont des pays industriels. Allemagne, Royaume-Uni, Scandinavie et États-Unis constituent plus de 50 p. 100 des débouchés de l’économie suédoise. Les importations se réalisent avec les mêmes partenaires principaux mais sont plus diversifiées.

Dépourvue de ressources en hydrocarbures, la Suède a développé fortement ses industries hydroélectrique et nucléaire, qui assurent chacune environ la moitié de sa production électrique. Le taux de dépendance énergétique du pays par rapport à l’extérieur est passé de 78 p. 100 en 1973 à 55 p. 100 en 1990.

Organisation de l’économie

Malgré son image traditionnelle de pays socialiste, la Suède disposait d’une économie presque exclusivement privée dès avant les privatisations du début des années 1990.

Un des traits les plus frappants de l’industrie suédoise est sa très forte concentration. Le pays étant petit, il ne peut y avoir, dans chaque branche, un grand nombre de firmes. Exportant beaucoup, plusieurs d’entre elles ont atteint une dimension qui leur permet de se situer favorablement sur le marché mondial. Leur taille est liée aux nécessités de la concurrence internationale plutôt qu’aux dimensions du pays. Certaines ont pris la forme de firmes multinationales, avec d’importantes filiales à l’étranger (S.K.F., Ericsson, Electrolux). On peut signaler à l’inverse que la pénétration du capital étranger est restée très modérée, en partie sous l’effet d’une réglementation restrictive. Le degré de concentration est encore plus fort si l’on tient compte des liens qui existent entre les entreprises et avec les principales banques commerciales privées, les compagnies d’assurances et les holdings financiers. Il existe ainsi de puissants ensembles industriels et financiers, dont le plus célèbre a été le groupe Wallenberg, organisé autour de la Stockholms Enskilda Bank, et qui dominait neuf des vingt plus grandes firmes suédoises.

La Suède est célèbre pour le développement du système coopératif. Les coopératives de consommation, organisées en une puissante fédération, distribuent une part notable de l’alimentation de détail; elles ont en outre établi tout un réseau de filiales industrielles, dans l’industrie alimentaire mais aussi dans d’autres branches (lampes, céramique). Dans l’agriculture, les coopératives organisent non seulement la collecte, mais l’élaboration des produits pour la viande, le lait et ses dérivés.

Un des traits caractéristiques du système économique suédois demeure la très forte organisation à la fois des employeurs et des salariés, malgré une tendance inverse observable depuis les années 1980. Les premiers sont regroupés dans une organisation patronale, la Svenska Arbetsgivare-föreningen (S.A.F.), très disciplinée, les seconds à près de 80 p. 100 dans les grandes centrales syndicales: la Landsorganisationen (L.O.) pour les ouvriers, la Tjänstmänens Central Organisation (T.C.O.) pour les employés; quelques centrales moins importantes rassemblent les cadres supérieurs et les fonctionnaires. La séparation est catégorielle et non idéologique. Les relations de travail ont été réglées par toute une série d’accords dont le plus important est celui de Salts-jöbaden (1938), dit « convention de base ». Ces accords ont généralement été négociés par les intéressés sans intervention de l’État. Dans les années 1960, on était parvenu à un système de négociations très centralisées et régulières: négociation globale fixant les règles générales des accords de salaire à venir et négociations par branches dans le cadre des accords globaux. Ce système, joint à une réglementation stricte des conflits de travail, permettait d’éviter assez généralement le recours à la grève; c’était la « paix sociale suédoise ». La remise en cause de ce système, depuis les années 1970, est allée de pair avec celle du « modèle suédois » en général (cf. chap. 4, L’époque contemporaine ).

Le déclin industriel et la désindustrialisation

L’industrie, qui avait été le moteur de la croissance suédoise, marque, depuis cette époque, des signes d’essoufflement et de déclin. L’emploi industriel, qui avait atteint son sommet au milieu des années 1960 (30 p. 100 de la population active), ne cesse de se réduire en termes absolus et relatifs (19 p. 100 en 1992). Il en va de même de la production industrielle dans le produit national.

Pendant les années de prospérité, une politique d’égalité des salaires entre les entreprises et les branches avait été mise en œuvre par les syndicats. Elle tendait à aligner les salaires sur ceux des branches les plus dynamiques. Elle avait assez bien fonctionné sous trois conditions: une demande soutenue, particulièrement à l’étranger, des gains de productivité importants dans un certain nombre de branches, une bonne mobilité de la main-d’œuvre. Cependant, une conséquence en avait été la disparition ou le déclin des entreprises qui ne pouvaient suivre le rythme de productivité de l’ensemble.

Dans les années 1970, les conditions évoluèrent défavorablement. La demande se réduisit, surtout après 1973-1974, pour un certain nombre de biens – aciers, navires, papier – qui formaient une part notable de l’industrie suédoise; il y eut une apparition de branches en crise. La croissance de la productivité baissa puis s’inversa. Les industries en difficulté utilisèrent moins efficacement leurs ressources. Les hausses de salaires cessèrent d’engendrer des gains de productivité. La mobilité de la main-d’œuvre diminua, en partie parce que les principaux transferts avaient été faits, en partie parce que les entreprises en difficulté n’embauchaient plus, mais aussi parce qu’en Suède comme ailleurs se développait une campagne pour « vivre au pays ». Par ailleurs, la perte progressive de compétitivité de l’industrie suédoise devait conduire les firmes à investir massivement à l’étranger.

Des branches entières menaçaient de disparaître, et l’État dut intervenir. C’est ainsi qu’une grande partie de la sidérurgie et les chantiers navals passèrent sous son contrôle, non par un désir de nationalisation, absent du programme des principaux partis suédois y compris les sociaux-démocrates, mais par pure nécessité. Cette prise de contrôle avait surtout pour but de protéger l’emploi car le déclin industriel créait la menace d’un chômage massif. Mais l’État devait alors prendre en charge les pertes des branches concernées.

L’interventionnisme économique des années 1980 combiné avec la détérioration de la conjoncture et la montée du chômage allait, au début de la décennie 1990, contribuer à peser lourdement sur les finances publiques.

6. Les institutions politiques et administratives

Une monarchie constitutionnelle

La monarchie est une tradition bien établie en Suède, et l’histoire montre l’attachement des Suédois à l’institution royale. Cependant, au terme d’un effacement progressif de ses prérogatives, le roi ne détient plus aucun pouvoir et ne joue aucun rôle dans la vie politique.

La tradition monarchique

L’institution royale remonte au Moyen Âge, à l’époque où l’unité du royaume était symbolisée par la présence du monarque. Élu, le roi pouvait être déposé, et, si les provinces étaient tout à fait indépendantes, elles étaient néanmoins unies au roi par des liens exprimés dans des serments et des engagements personnels envers le souverain.

Lorsque, en 1520, le roi du Danemark, Christian II, après le « bain de sang » de Stockholm, réussit à se faire couronner roi de Suède, les paysans et les mineurs de Dalécarlie se soulevèrent. Le meneur de cette révolte, Gustav Eriksson Vasa, fut élu roi de Suède en 1523 sous le nom de Gustav Ier. Son règne (1523-1560) contribua au renforcement de l’institution royale. C’est ainsi qu’il fit abroger l’ancienne loi qui rendait la couronne élective et obtint que la royauté devînt héréditaire au profit de sa descendance. À partir de cette époque, la monarchie va connaître des siècles de gloire dont le sommet sera la monarchie absolue de Charles XI et surtout de Charles XII. À la suite de la mort de ce dernier, le pouvoir royal commença à décliner en raison de la réaction populaire contre les excès de l’absolutisme.

Cependant, l’institution royale demeure bien ancrée dans l’esprit des Suédois puisque, en 1809, après la défaite de la Suède face à la Russie, et après la déposition de Gustav IV Adolph, Charles de Sudermanie fut désigné comme monarque sous le nom de Charles XIII alors que l’on aurait pu s’attendre à la disparition de la monarchie et à la proclamation de la République. Cet attachement à la monarchie se trouva confirmé en 1810. En effet, le successeur désigné de Charles XIII, Charles Auguste, meurt en 1810. La monarchie risquait donc de s’éteindre. Le Parlement désigna alors, pour régner sur la Suède, Charles-Jean Bernadotte, prince de Ponte-Corvo et maréchal de France, dont l’actuel souverain, Charles XVI Gustave, est l’héritier. La loi de succession au trône du 26 septembre 1810 prévoyait que, en outre, si la dynastie ainsi choisie venait à disparaître, le Parlement désignerait immédiatement une autre famille régnante. Ainsi, la monarchie constitue un élément essentiel des institutions politiques de la Suède, dont la stabilité résulte des origines. Si elle n’est plus une monarchie élective, elle demeure une « monarchie d’élection » reposant sur un large consentement populaire. Mais, comme dans toutes les monarchies constitutionnelles, les pouvoirs de la couronne n’ont cessé de s’amenuiser. De ce point de vue, la Suède a connu la même évolution que la Grande-Bretagne. D’une part, le souvenir des excès de la monarchie absolue a été à l’origine des dispositions constitutionnelles limitant les prérogatives royales. D’autre part, comme en Grande-Bretagne avec George Ier qui était d’origine allemande et ne parlait pas anglais, c’est à l’avènement de Bernadotte, qui était français, que le transfert des pouvoirs du roi au profit du cabinet a commencé à se produire.

L’effacement du roi

La Constitution de 1809 avait instauré un régime de stricte séparation des pouvoirs entre le roi et le Parlement (Riksdag), le pouvoir de gouverner (Styrande Makt ) étant reconnu au premier, le pouvoir législatif étant partagé entre eux deux. En outre, c’était le roi qui nommait les ministres, investis de simples fonctions consultatives. La lettre de la Constitution exprimait avec une grande rigueur les attributions du roi qui, selon l’article 4 du texte de 1809, « gouverne seul le royaume ». Cependant, en marge de la Constitution et en contradiction avec ses dispositions, le système de la séparation des pouvoirs allait tomber en désuétude, et une pratique coutumière en faveur du parlementarisme se dessina et s’affirma. La percée définitive du parlementarisme s’effectua à la veille de la Première Guerre mondiale, le roi Gustave V exprimant pour la dernière fois, en février 1914, une opinion différente de celle du gouvernement. En outre, en 1917, le roi dut accepter que le gouvernement de Nils Eden, leader du Parti libéral, fût investi de la confiance du Parlement. Il dut également admettre que, désormais, les affaires publiques fussent traitées par le gouvernement. À partir de cette époque, le roi continua de jouer un certain rôle, ou du moins d’exercer une certaine influence, mais il fut bien établi que cette action ne pouvait qu’être discrète et devait respecter le principe de la neutralité. Cependant, les prises de position personnelles que Gustave V eut, pendant la Seconde Guerre mondiale, vont entraîner une vive discussion, au cours des années 1954-1955, sur l’avenir de la monarchie, le Parti socialiste adoptant même un programme républicain.

La suppression ou le maintien de l’institution monarchique ne constitue plus qu’un problème d’intérêt doctrinal. Le souverain actuel, Charles XVI, qui a succédé à Gustave VI Adolphe en 1973, ne détient, depuis l’adoption en 1974 de la nouvelle Constitution, aucun pouvoir politique. Certes, il continue à porter le titre de chef de l’État, et, à ce titre, il représente la Suède dans des cérémonies officielles, mais il n’exerce plus aucune influence politique, ses fonctions étant essentiellement d’ordre protocolaire. Il prononce, tous les ans à l’automne, l’ouverture de la session parlementaire, il préside le comité des Affaires étrangères, mais il ne prend même pas part formellement aux délibérations du cabinet ni d’aucun autre organe politique. Il n’a pas à signer les décisions gouvernementales. Le rôle qu’il occupait antérieurement dans le choix d’un nouveau Premier ministre revient désormais au président du Riksdag.

En 1979, la loi de succession du trône a été amendée afin de placer les héritiers des deux sexes sur un pied d’égalité. Depuis le 1er janvier 1980, la succession au trône est dévolue au premier-né, quel que soit son sexe. Ainsi, la pérennité de la monarchie semble assurée et cela d’autant plus que la population manifeste un attachement très vif à l’égard de la famille royale qui représente un exemple pour l’ensemble des familles suédoises.

Un régime parlementaire

Plongeant ses racines dans l’évolution politique du pays, le parlementarisme suédois repose sur un certain nombre de pratiques coutumières qui ont été érigées en règles constitutionnelles par le texte de la Constitution de 1974. Régissant les rapports entre les pouvoirs, la nouvelle Constitution attribue au gouvernement les prérogatives autrefois dévolues au monarque et souligne la place prééminente du Parlement au sein des institutions politiques.

Le gouvernement

Le gouvernement (Regering ) se compose du Premier ministre (Stats minister ) et des ministres (Statsräd ). C’est désormais au président du Riksdag, après consultation du vice-président et des représentants des partis siégeant au Parlement, qu’il appartient de désigner le Premier ministre dont le choix définitif est soumis à l’approbation des parlementaires. La désignation est réputée acceptée si plus de la moitié des membres du Riksdag ne se sont pas prononcés contre; dans le cas contraire, elle est rejetée. En d’autres termes, il n’est pas nécessaire pour être investi d’obtenir le vote de la majorité des parlementaires puisque les députés absents ou abstentionnistes sont censés avoir accepté la proposition de leur président. En cas de rejet, le président du Riksdag doit entamer une nouvelle procédure et formuler une nouvelle proposition, rien ne l’empêchant de renouveler son premier choix. Pour éviter les risques de blocage et pour accélérer le déroulement de la procédure, la Constitution prévoit que, dans l’hypothèse de quatre rejets successifs, la procédure de désignation est interrompue et ne reprend qu’après de nouvelles élections du Riksdag. Une fois investi de la confiance du Parlement, le Premier ministre désigne les membres de son cabinet dont il porte les noms à la connaissance du Parlement sans que celui-ci ait à se prononcer par un vote. C’est aussi le président du Riksdag qui est compétent pour recevoir la démission du Premier ministre, qu’elle soit spontanée ou qu’elle résulte d’un vote de défiance des parlementaires.

S’il arrive que des techniciens sans attaches politiques soient appelés à faire partie du

cabinet, le plus souvent les ministres appartiennent au parti au pouvoir. Dans la plupart des cas, ils sont membres du Parlement où leurs suppléants assument, pendant la durée de leurs fonctions ministérielles, les obligations du mandat parlementaire.

La stabilité gouvernementale semble être une caractéristique du « parlementarisme à la suédoise ». Le poste de Premier ministre n’a connu, de 1936 à 1976, que trois titulaires: Per Albin Hansson, Tage Erlander et Olof Palme, qui, écarté du pouvoir en 1976, a repris la direction des affaires politiques après les élections de 1982 jusqu’à son assassinat en 1986. La solidarité gouvernementale, qui implique que l’ensemble du cabinet assume la responsabilité des décisions prises par le gouvernement, repose sur l’autorité du Premier ministre, qui dirige et coordonne l’activité des ministres en présidant de nombreuses réunions (Conseil des ministres, réunion de cabinet, réunions quotidiennes au cours du déjeuner, dites « conseils du lunch », etc.).

Le Parlement

En Suède, comme dans les autres démocraties de l’Europe du Nord, le pouvoir législatif est organisé selon les règles du parlementarisme le plus orthodoxe. Depuis 1971, le Parlement ne comporte plus qu’une seule chambre. La révision constitutionnelle de 1969 a, en effet, établi le principe du monocaméralisme. Auparavant, la Constitution prévoyait l’existence de deux assemblées représentant les quatre ordres du royaume (noblesse, clergé, bourgeoisie et paysans).

Le Riksdag comporte 349 élus au suffrage universel direct pour trois ans. Le droit de vote est reconnu à tous les citoyens suédois âgés de plus de dix-huit ans (depuis 1976, les immigrés résidant en Suède depuis trois ans ont le droit de voter et de se présenter aux élections municipales). Le scrutin proportionnel, selon la méthode de Sainte-Langüe, est conçu pour assurer la répartition la plus juste des sièges entre les partis. Sur l’ensemble des 349 sièges, 310 sont attribués aux circonscriptions (Fasta Valkrejsmandat ); les 39 sièges restants sont correcteurs ou de « compensation » et sont répartis entre les formations politiques à l’échelon national. Afin d’éviter la prolifération des partis, la Constitution prévoit que, pour être représenté au Parlement, un parti doit obtenir au moins 4 p. 100 des suffrages nationaux. Toutefois, un parti n’ayant pas obtenu 4 p. 100 dans l’ensemble du pays peut recevoir un ou plusieurs sièges s’il a eu 12 p. 100 des suffrages dans une ou dans plusieurs circonscriptions.

En vertu des dispositions de la Constitution de 1974, le Riksdag détient l’intégralité du pouvoir législatif, il dispose de l’initiative législative et a la faculté de demander au gouvernement de faire procéder à une enquête sur un problème particulier et de rédiger un projet de loi. Mais, le plus souvent, c’est le gouvernement, assisté de comités d’enquête chargés du travail d’élaboration technique des textes, qui propose les projets de loi avant de les soumettre aux parlementaires. Le conseil de législation (Lagradet ), organisme indépendant composé de conseillers à la Cour suprême et à la Cour administrative suprême, examine le texte au point de vue juridique. L’essentiel du travail parlementaire s’effectue au sein des commissions permanentes (Utskott ) au nombre d’au moins quinze. La commission compétente examine le projet de loi et les amendements qui l’accompagnent et rédige un rapport qui est soumis à l’assemblée plénière du Riksdag qui se prononce sur le texte.

La Constitution prévoit que le Riksdag peut adopter une loi décidant de l’organisation d’un référendum consultatif. Exception faite du référendum de novembre 1994 organisé pour ratifier l’adhésion de la Suède à l’Union européenne, cette procédure de démocratie directe n’a été utilisée qu’à quatre reprises: en 1922, à propos de la prohibition; en 1954, à propos de la circulation à gauche; en 1957, pour les pensions de vieillesse; en 1980, sur la question de l’énergie nucléaire. En 1979, une disposition nouvelle a été introduite dans la Constitution rendant possible le recours à un référendum législatif sur les amendements à la Constitution. Aucun référendum de ce type n’a, jusqu’à présent, été mis en œuvre.

Le principe de la responsabilité politique du gouvernement figure dans la Constitution. C’est ainsi que le gouvernement peut poser la question de confiance sur un texte avant l’ouverture du scrutin. Le Riksdag a, de son côté, la faculté, dans le cadre de sa fonction de contrôle, de contraindre le gouvernement à démissionner en adoptant à la majorité absolue une « motion de défiance ». Toutefois, une telle motion demeure sans effet si le gouvernement décide de recourir à de nouvelles élections.

Les acteurs du jeu politique

En Suède, comme dans toutes les démocraties modernes, les partis politiques sont les acteurs privilégiés du jeu politique. Mais certaines organisations, comme les syndicats, dont l’influence est parfois déterminante, doivent également être considérées comme des éléments essentiels de la vie politique.

Les partis politiques

Le multipartisme est une des caractéristiques principales de la vie politique suédoise. Les partis politiques ont commencé à prendre leur physionomie actuelle lors des luttes pour l’établissement de la démocratie menées au cours des décennies qui ont précédé et suivi la fin du XIXe siècle. Ainsi, en 1909, c’est la même loi qui a établi le principe du suffrage universel pour les élections à la chambre basse et qui a adopté le système de la représentation proportionnelle pour les élections aux deux assemblées. Cet aménagement du mode de scrutin conféra aux partis politiques un rôle accru en raison de l’importance qu’ils acquirent dans la désignation des candidats aux diverses élections.

Cinq formations ont occupé depuis le début du siècle et occupent encore le devant de la scène politique tant sur le plan national que sur le plan local (cf. tableau).

Le Rassemblement des modérés (Moderata Samlin Gspartiet) est fréquemment appelé de son ancien nom, délaissé en 1969, de Parti conservateur. Après avoir été de 1920 à 1948 le plus grand des partis « non socialistes » ou « bourgeois », le Parti conservateur se trouva dépassé par le Parti libéral qui devint le premier parti d’opposition. Toutefois, depuis le début des années 1970, les conservateurs n’ont cessé de progresser. Remportant environ 20 p. 100 des suffrages depuis les élections de 1979, ils se sont présentés, sous l’impulsion de leurs chefs, Ulf Adelsohn puis Carl Bildt, comme l’alternative à la social-démocratie. Leur programme traditionnel d’opposition les conduisait à critiquer le système fiscal, à dénoncer la bureaucratie et les tendances collectivistes de la société, à redonner à l’individu le sens de ses propres responsabilités et à insister sur les valeurs chrétiennes et la signification de la communauté familiale. Associés au pouvoir entre 1976 et 1981, les modérés ont trouvé dans le gouvernement dirigé par Carl Bildt (1991-1994) l’occasion d’engager l’économie suédoise sur la voie du libre marché.

Autrefois appelé Parti agrarien, le Parti du centre (Centerpartiet), attaché à l’origine à la défense de la population agricole, a élargi sensiblement son assise sociale; la part des agriculteurs dans son électorat s’est réduite, tandis que la proportion des ouvriers et des employés s’accroissait. Sa première période d’expansion culmina en 1936, puis il déclina surtout dans la période 1951-1957 où il participa à un gouvernement de coalition avec les sociaux-démocrates. Après un creux en 1956, où il n’atteignait plus que 9,4 p. 100 des voix, le Parti du centre a progressé pour atteindre 25,1 p. 100 des suffrages en 1973. Depuis lors, son audience ne cesse de diminuer pour ne plus constituer que 7,7 p. 100 des voix en 1994. Après les élections de 1976, le chef du Parti du centre, Thorbjörn Fälldin, fut chargé de former le gouvernement qui remplaça celui d’Olof Palme. À l’issue de deux années de responsabilités, le Premier ministre démissionna en raison des divergences entre les partis non socialistes au sujet de l’énergie nucléaire. Au printemps de 1981, T. Fälldin reprit la tête d’une coalition centriste libérale qui fut battue aux élections de 1982.

L’audience du Parti libéral (Folkpartiet) a subi d’importantes fluctuations. Il connut sa première heure de gloire au début du siècle lorsqu’il commença à s’organiser à l’échelle nationale. Sa coopération avec le Parti social-démocrate, pour l’instauration d’une véritable démocratie passant par la reconnaissance du suffrage universel, eut pour résultat de développer l’influence des sociaux-démocrates qui bénéficièrent des suffrages de la classe ouvrière. Peu à peu, la part des suffrages du Parti libéral déclina jusqu’en 1932 pour se stabiliser autour de 12 p. 100. L’influence des libéraux au Parlement demeura cependant forte, malgré une scission du parti en 1923 à propos de la prohibition. Réunifiés en 1934, les libéraux connurent une seconde période de croissance en 1948 et apparurent comme le parti le plus important de l’opposition. En 1958, à l’époque du conflit de la pension complémentaire, la position intermédiaire du Parti libéral lui fit perdre beaucoup de terrain. Depuis lors, les électeurs se sont détournés de lui, et il n’obtint plus que 9,4 p. 100 des suffrages en 1973, 11,06 p. 100 en 1976, 10,5 p. 100 en 1979. Son leader Ola Ullsten a été Premier ministre dans le gouvernement libéral minoritaire d’octobre 1978 à l’automne de 1979 avant de devenir ministre des Affaires étrangères dans le cabinet Fälldin. Aux élections de 1982, le Parti libéral a subi un échec spectaculaire en n’obtenant que 5,9 p. 100 des voix, chiffre le plus faible jamais atteint depuis sa création.

Fondé en 1889, le Parti social-démocrate des travailleurs (Social Demokratiska Arbeterapartiet) entra au Parlement en 1897 avec Hjalmar Branting et vit son assise électorale s’élargir à mesure que le droit de vote était reconnu à de nouvelles catégories d’électeurs. Ayant obtenu 64 sièges à la chambre basse en 1911 (conservateurs, 65; libéraux, 101), le Parti social-démocrate refusa de participer au pouvoir aux côtés des partis bourgeois. Toutefois, adoptant les thèses réformistes, les sociaux-démocrates figurèrent dans une coalition avec les libéraux en 1917 sous la direction du libéral Eden. En 1920, Branting devint Premier ministre et le resta à plusieurs reprises dans des gouvernements minoritaires jusqu’à sa mort en 1927. De 1932 à 1976, les sociaux-démocrates exercèrent le pouvoir sans interruption, à l’exception d’un bref intermède de cent jours en 1936. De 1932 à 1936, les sociaux-démocrates, dirigés par Per Albin Hansson, passèrent avec les agrariens un accord de coopération pour résoudre la crise de l’emploi et régler les problèmes du monde agricole. Ils formèrent ensuite avec eux un gouvernement de coalition (1936-1939). Durant la Seconde Guerre mondiale, la Suède connut un gouvernement d’union nationale dans lequel figurèrent tous les partis, à l’exception des communistes. Après la guerre, le gouvernement d’union nationale fut remplacé par un gouvernement social-démocrate homogène qui, de 1945 à 1951, mit en œuvre un programme de réformes sociales. Après les élections de 1948, les sociaux-démocrates, dirigés par Tage Erlander qui succéda à Hansson, décédé en 1946, tentèrent d’élargir l’assise parlementaire du gouvernement et constituèrent une coalition, de 1951 à 1956, avec le Parti du centre. La question de la pension complémentaire mit fin à cette coalition, et les sociaux-démocrates eurent alors seuls la responsabilité gouvernementale.

En 1968, les sociaux-démocrates, sous la direction du « père de la nation », Tage Erlander, remportèrent une éclatante victoire en obtenant la majorité absolue aux dernières élections organisées dans le cadre du bicaméralisme. Cependant, à partir de 1970, le parti, à la tête duquel se trouvait depuis 1969 Olof Palme, vit son audience diminuer, tout en demeurant la principale force politique du pays. L’accélération des réformes dans tous les domaines: politique familiale, fiscalité, sécurité de l’emploi, place des délégués syndicaux au sein des entreprises, protection de la nature, politique énergétique, etc., entraîna un flottement au sein du parti et conduisit à une érosion de ses positions. En 1973, les électeurs renvoyaient dos à dos le camp bourgeois et le bloc socialiste avec 175 sièges chacun dans une assemblée où certains textes furent adoptés par tirage au sort. Ce qui entraîna une diminution du nombre de sièges du Riksdag qui passa de 350 à 349. Aux élections de 1976, le Parti social-démocrate fut vaincu, les partis non socialistes obtenant la majorité au Parlement avec 180 sièges. Les sociaux-démocrates revinrent aux commandes en 1982, portés par la dégradation de la situation économique, la montée du chômage et l’impossibilité pour les partis « bourgeois » de mettre au point un programme commun. À leur tour, pourtant, ils devaient être victimes de l’aggravation de la crise. En dépit d’une politique économique très assouplie, inspirée par le soutien des libéraux, ils connaissaient un sérieux revers électoral en 1991 avec 38,2 p. 100 des voix. La même cause les ramenait au pouvoir en 1994, leur résultat de 45,4 p. 100 aux élections législatives permettant à Ingvar Carlsson de former un cabinet homogène minoritaire.

Né de la scission qui se produisit en 1917 au sein du Parti social-démocrate, le Parti communiste (Vänsterpartiet Kommunisteria), aujourd’hui dénommé Parti de la gauche, n’a longtemps été qu’un petit parti dont les résultats électoraux se sont situés aux alentours de 5 p. 100, bien près du seuil de 4 p. 100. Dans les années 1960, il a développé une stratégie nouvelle, acceptant les principes du parlementarisme et de la démocratie et a servi de force d’appoint aux sociaux-démocrates, notamment pour l’instauration, en 1983, des fonds salariaux.

Enfin, on note, selon les élections, la percée de petites formations telles que le Parti chrétien-démocrate (15 élus en 1994), la Nouvelle Démocratie (droite populiste), qui perd en 1994 les 25 sièges gagnés en 1991, et le Parti écologiste qui obtient en 1994 18 élus.

Les syndicats

La structure économique et sociale de la Suède confère au mouvement syndical un rôle particulièrement important. Historiquement, le Parti social-démocrate s’est développé à partir d’une base syndicale puissante. Cette origine explique l’étroite parenté qui a constamment existé entre les syndicats et les sociaux-démocrates.

Après la tentative des typographes de Stockholm qui, en 1846, voulurent créer une « union », l’idée syndicale est apparue, en Suède, au cours des années 1880 lorsque des syndicats de relieurs, de tailleurs et de peintres se constituèrent. C’est également à cette époque que naquirent les premières fédérations syndicales. Durant les premières années de son existence, le Parti social-démocrate, fondé en 1889, exerça une action de type syndical dont la réussite déboucha, en 1898, sur la création de la Confédération générale du travail de Suède (Landsorganisationen ï Sverige, L.O.). Face au mouvement syndical, les patrons fondèrent, en 1902, la Confédération patronale suédoise (Svenska Arbetsgivare Föreningen, S.A.F.) qui se développa rapidement. Au début des années 1930, les fonctionnaires et les employés commencèrent à se regrouper dans des syndicats indépendants de L.O. La plupart du temps, ils procédèrent par l’élargissement ou la transformation d’anciennes amicales professionnelles. En 1944, la fusion des centrales des employés et des fonctionnaires donna naissance à la Confédération générale des fonctionnaires et employés (Tjänstemännens Central Organisation, T.C.O.).

L.O. est la plus grande organisation de travailleurs; les fédérations syndicales qu’elle regroupe sont structurées davantage par branches industrielles que par types de métier. Des rapports étroits unissent traditionnellement L.O. et le Parti social-démocrate, et beaucoup de syndiqués appartiennent au parti, car de nombreuses fédérations affiliées à L.O. adhèrent collectivement au Parti social-démocrate. À tous les échelons, des liens organiques s’établissent entre parti et syndicat, des comités de collaboration réunissent des personnalités des deux organisations afin d’harmoniser les actions du parti et du syndicat. Sur le plan financier, les fédérations syndicales sont d’importants bailleurs de fonds du parti, leur participation au financement de ses dépenses atteignant, en période électorale, 50 p. 100. Au point de vue idéologique, les rapports sont moins étroits, ainsi qu’en a témoigné, à la fin des années 1970 et au début des années 1980, le débat sur les « fonds salariaux ».

La Confédération générale des fonctionnaires et employés regroupe la grande majorité des « cols blancs » suédois. Ce syndicat, qui se veut politiquement neutre et indépendant à l’égard de L.O., s’intéresse activement aux divers problèmes de société et a vu son ancien président, Lennart Bodstrom, devenir ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement formé par Olof Palme en octobre 1982.

La plupart des conventions collectives reposent sur des accords nationaux entre L.O. et S.A.F., qui sont ensuite complétés par des conventions fédérales et locales.

Organisation administrative

Les institutions administratives suédoises présentent une originalité certaine qui les distinguent de celles de nombreux pays, qu’il s’agisse des administrations centrales, des institutions locales ou de l’ombudsman.

Les administrations centrales

L’exécution des décisions gouvernementales est confiée à un certain nombre de services administratifs qui ne sont pas placés sous l’autorité directe des ministres. Ces services sont érigés en agences ou bureaux (Ambetswierk ) autonomes. À la tête de chacun de ces services est placé un directeur général entouré d’un conseil d’administration composé de hauts fonctionnaires et de représentants des usagers. Ces agences ou bureaux se consacrent à l’administration courante, c’est-à-dire à l’exécution des lois et règlements.

Les ministères proprement dits (départements) constituent de petites unités composées généralement d’une centaine de personnes placées directement sous l’autorité du ministre. Leur mission est limitée aux tâches suivantes: préparation des projets de lois, élaboration des décisions du Conseil des ministres (règlements, nominations des hauts fonctionnaires, etc.), publication des textes législatifs et réglementaires, étude de la politique générale du gouvernement.

Administration locale

L’autonomie administrative locale, pratiquée aujourd’hui en Suède, a été instaurée sous sa forme moderne par les ordonnances de 1862 sur l’administration locale. Des réformes ultérieures ont créé une administration locale à deux niveaux: les communes (Kommun ), qui ont une longue tradition de liberté, et les départements, ou districts (Län ).

Avant 1952, la Suède comptait quelque 2 500 communes. L’État souhaitait les regrouper afin de constituer des unités suffisamment fortes pour supporter la charge de tâches nouvelles, notamment en matière sociale et scolaire. Un processus de fusion fut mis en place en plusieurs étapes; en 1970, la Suède était encore divisée en 850 communes, aujourd’hui ce nombre est réduit à 279. Les compétences de ces collectivités sont larges et concernent: les enseignements primaire et secondaire, les services sociaux (protection de l’enfance, lutte antialcoolique, action en faveur des personnes âgées), la voirie, les adductions d’eau, etc. En contrepartie, les communes sont habilitées à lever un impôt sur le revenu de leurs administrés dont le taux n’a cessé de s’accroître au cours des dernières années. Elles perçoivent également une taxe foncière et font payer à leurs habitants une redevance pour divers services et prestations. Elles perçoivent enfin d’importantes subventions étatiques destinées à couvrir certaines dépenses. Rappelons que, depuis 1976, les immigrés ayant résidé depuis au moins trois ans en Suède ont le droit de voter et de se présenter aux élections communales.

L’organisation régionale s’articule autour de vingt-quatre départements, ou comtés. Les efforts faits pour engager les administrés dans les affaires locales se sont également traduits dans les institutions.

Autrefois, chaque préfecture avait à sa tête un préfet (Landshövring ) nommé par le gouvernement et jouissant de pouvoirs de décision exclusifs. Depuis la loi sur les collectivités locales, entrée en vigueur en 1977, la direction de l’administration préfectorale est confiée à un conseil présidé par le préfet. Les membres de ce conseil sont désignés par le conseil général (Landsting ). Les conseils généraux sont essentiellement responsables en matière de santé, et ils ont notamment la charge des hôpitaux.

L’ombudsman

La Suède est à l’origine de l’institution de l’ombudsman, qui s’est développée dans de nombreux pays pratiquant le régime parlementaire. La fonction de l’ombudsman parlementaire, apparue au XVIIIe siècle, a été consacrée par la Constitution de 1809, qui a créé un ombudsman pour fournir au Parlement un moyen de contrôler le respect des lois par l’administration. En 1915 apparaît un ombudsman spécialisé dans les affaires militaires. En 1968, trois ombudsmen, égaux entre eux, ont été nommés, portant tous trois le titre d’ombudsmen parlementaires. Enfin, en 1976, l’organisation des services a été modifiée. Il y a aujourd’hui quatre ombudsmen parlementaires, l’un d’eux étant responsable de l’administration des services. Bien qu’ils soient désignés par le Riksdag, les ombudsmen sont placés dans une situation qui les rend indépendants. Les ombudsmen exercent leur contrôle sur toutes les administrations et organisations publiques de l’État et des collectivités locales, ils supervisent la façon dont les fonctionnaires observent la loi. Leur compétence ne s’étend ni aux ministres ni aux conseillers municipaux. Pour accomplir leur mission, les ombudsmen ont accès à tous les documents, même secrets, et peuvent se livrer à des enquêtes et inspections. L’intervention des ombudsmen est, le plus souvent, motivée par la requête d’un citoyen qui s’estime victime d’un comportement illégal de l’administration. Chaque année, plusieurs millions de plaintes de ce genre sont examinées, l’institution tire son prestige et sa force de son indépendance et de la large publicité donnée à ses travaux.

L’« ombudsman antitrust » est nommé par le gouvernement; il est chargé de faire respecter la loi sur la restriction de la concurrence. Créée en 1971, la fonction d’ombudsman pour les consommateurs a pour mission de contrôler que les lois visant la protection des consommateurs sont bien appliquées. Enfin, en 1980, après l’entrée en vigueur de la loi sur l’égalité des sexes qui interdit toute discrimination entre hommes et femmes, un « ombudsman pour l’égalité des chances » a été institué pour surveiller l’application de cette loi.

7. La littérature

Sous le signe de la religion et de l’étranger

Les origines de la littérature suédoise sont obscures et modestes. Avant le XIIe siècle, la Suède ne livre guère que des inscriptions runiques réparties sur tout le territoire et dont les plus anciennes pourraient remonter au IVe siècle de notre ère. Le plus souvent commémoratives (d’un mort illustre ou de quelque bienfait) et brèves, elles seraient d’une navrante monotonie – n’étaient le sens magique de beaucoup d’entre elles et, parfois, le mètre poétique de certains textes, hautement élaboré malgré son archaïsme.

La Suède n’ayant été christianisée que vers 1100, c’est seulement à partir de cette date qu’elle apprend à écrire, sous la férule de l’Église. Sa littérature naît dans les monastères, en latin, à l’école des clercs et sous une influence française, puis allemande, enfin danoise, puisque le pays ne se libérera de la tutelle du Danemark qu’en 1523.

De cette époque on ne retient que certains textes de lois provinciales et coutumières (Vestrogothie et Gotland surtout), consignés au début du XIIIe siècle au plus tôt, dont l’intérêt est avant tout de restituer une fort ancienne tradition orale, visible dans les formulations archaïques allitérées, au rythme poétique proche de celui des texte eddiques; et des adaptations de textes chevaleresques français et allemands, dont Le Chevalier au lion de Chrétien de Troyes: Les Chansons d’Euphémie (début du XIVe siècle). la Chronique d’Éric , qui versifie l’histoire de Suède de 1220 à 1320, constitue un bon document historique.

La tendance profonde au mysticisme, alliée à un réalisme dru, débute avec éclat, au XIVe siècle, par les œuvres de Petrus de Dacie et surtout de sainte Brigitte (1303-1373), fondatrice de l’ordre des Brigittins et mystique ardente qui consigna en suédois puis fit traduire en latin ses Révélations où les sombres visions apocalyptiques et les méditations d’une haute spiritualité alternent avec un souci du détail concret et un pittoresque d’une prenante fraîcheur. Dogmatique intransigeante, elle orchestre, dès le début, le thème du radicalisme suédois.

Il faut en outre faire une place à part, ici comme dans les autres pays scandinaves, aux chants populaires ou folkvisor , d’âge et d’origine incertains, qui brodent sur tous les sujets possibles en vers (knittel ) simples, souvent naïfs, ponctués par un refrain. Le style en est plus évolué qu’il n’y paraît, et les sources sont d’une infinie diversité.

Avec l’avènement de Gustave Vasa (1523) et le passage au protestantisme (1527), l’influence allemande s’accentue. Surtout, la proscription du catholicisme livre un temps la Suède à elle-même, la contraignant de se créer une littérature en langue vernaculaire. Le rôle des traductions officielles de la Bible (Nouveau Testament en 1526, Bible intégrale, dite Bible de Gustave Vasa, en 1541) sera déterminant pour la fixation d’une langue qui allie déjà la netteté et la simplicité à un penchant pour une solennité un peu raide. Ces traductions sont dues avant tout à Olaüs Petri (1493?-1552), esprit ouvert et libre, qui connut la disgrâce pour avoir écrit une chronique trop franche du règne de Gustave Vasa.

Plus curieuses, parce que promises à une longue postérité, sont les œuvres, d’un patriotisme ardent mis au service d’une immense culture volontiers enrichie par une impénitente imagination, des deux frères Johannes et Olaüs Magnus (1488-1544 et 1490-1557): le premier, avec son Historia de omnibus Gothorum Suenonumque regibus (1557), faisait remonter l’histoire de la Suède à Gog et Magog! Avec l’Historia de gentibus septentrionalibus (1555) du second, c’est le « goticisme » qui se trouvait ainsi lancé: il sera promis à une belle fortune. Mais ces ouvrages contiennent quantité de renseignements intéressants; ils vérifient la puissance de l’instinct visionnaire et assoient solidement l’humanisme suédois.

Le « temps de la grandeur »

C’est plutôt d’un point de vue historique qu’il faut entendre la dénomination par laquelle les Suédois désignent leur XVIIe siècle: Storhetstid , « ère de la grandeur ». Devenue grande puissance, il reste à la Suède à se doter d’une littérature nationale digne de son rang, par un effort conscient qui nous vaudra l’étourdissante Atlantica sive Manhem (1679) d’Olof Rudbeck (1630-1702), où il ne s’agissait de rien de moins que de démontrer que la Suède était l’Atlantide de Platon, sinon l’Éden de la Bible, et par une imitation appliquée de la France, encouragée par les souverains, Christine surtout qui fit venir Descartes à Stockholm.

Les résultats sont assez décevants sur le plan littéraire, mais la langue suédoise y gagna un enrichissement et une souplesse qui la rendront apte bientôt à traduire les plus hautes inspirations. On peut évoquer les noms de Lars Wivallius (1605-1669), poète dont la Complainte sur ce printemps sec et froid (1641) ne manque pas de charme, de Lars Johansson Lucidor (1638-1674), qui préfigure Bellman par ses chansons à boire, et surtout de Georg Stiernhielm (1598-1672), poète énergique au réalisme savoureux que l’on a à bon droit appelé le père de la poésie suédoise, en particulier à cause de son poème didactique et allégorique en hexamètres, Hercule (1658).

Le XVIIIe siècle

Une période de confusion politique appelée l’ère de la liberté (frihetstiden ), puis, après le coup d’État de Gustave III (1772), francophile résolu et despote éclairé à la Voltaire, un temps de classicisme qui voit également un enrichissement très marqué de la nation et une promotion sensible de la bourgeoisie vont favoriser l’éclosion de talents de premier ordre cette fois, tant sur le plan littéraire que dans les sciences (le juriste Lagerbring, Celsius, Linné qui fut aussi un voyageur curieux de tout et habile à dépeindre les paysages nordiques).

Emmanuel Swedenborg (1688-1772), qui publia surtout en latin et hors de Suède, esprit omniscient et inventeur fécond, géologue, ingénieur, biologiste, communique à partir de 1745 le résultat de ses visions et de ses méditations (De cultu et amore Dei , 1745): hanté par le problème des relations entre âme et corps, célibataire obsédé par l’amour conjugal, ce mystique conçoit une hiérarchie qui monte scientifiquement de la nature brute aux sphères éthérées. Nul n’est plus représentatif que lui du génie suédois (Almqvist et Strindberg ne s’y tromperont pas), qui entend allier par un effort de la raison le rêve le plus ailé au réalisme bien tempéré. On connaît son influence sur l’œuvre de Balzac, en particulier.

Le fait marquant de l’histoire littéraire suédoise en ce siècle est pourtant ailleurs: dans la création d’une prose élégante et souple, que l’on doit à Olof Dalin (1708-1763); celui-ci fonde, sur le modèle du Spectator d’Addison et Steele, l’Argus suédois (premier numéro le 13 décembre 1732), où il traite avec finesse et charme tous les sujets à la mode. La veine sera exploitée ensuite par Johan Henrik Kellgren (1751-1797) qui fut l’âme, à la fin du siècle, du journal Stockholmsposten .

Néanmoins, c’est en poésie encore que s’imposent quelques noms: celui de « la bergère du Nord », dont le surnom dit assez les prédilections poétiques, Hedvig Charlotta Nordenflycht (1718-1763), ceux de Gustav Creutz (1731-1785) et de Gustav Gyllenborg (1679-1746) qui comptent quelques réussites, le premier dans le genre lyrique (Atis och Camilla , poème pastoral), le deuxième dans la satire. Ils s’effacent devant Carl Michael Bellman (1740-1795): ses Épîtres de Fredman (1790) et ses Chansons de Fredman (1791), rassemblées et publiées en volume peu avant sa mort, sont demeurées immortelles non seulement par leurs qualités musicales, mais aussi par un fond d’angoisse et un amour de la vie qui donnent à ses créations bouffonnes d’apparence une profondeur inattendue. Anna Maria Lenngren (1754-1817), dont les Essais poétiques publiés en volume après sa mort (1819) avaient d’abord paru sans nom d’auteur dans le Stockholmsposten , représente la bourgeoisie tranquille et heureuse de vivre. Reste Johan Kellgren, déjà nommé, qui fut le poète préféré de Gustave III et l’interprète fidèle de ses goûts: encyclopédiste et d’esprit voltairien dans Nos Illusions (1780), il sera, sur la fin de sa vie, presque préromantique dans La Création nouvelle ou le Monde de l’imaginaire (1790). Gustave III essaya aussi de créer un théâtre en suédois, mais il ne parvint pas à le dégager de l’emprise française.

Ce n’est en fait qu’avec les premiers frissons du préromantisme, venus d’Angleterre et d’Allemagne, que se lève vraiment un souffle appelé à susciter de grandes œuvres: tant il est vrai que quelque affinité intime devait lier le génie suédois et le romantisme. Il y a d’ailleurs déjà dans les poèmes de Frans Michael Franzen (1772-1847) et surtout dans L’Ange de la mort de Johan Olof Wallin (1779-1839) une ouverture et un appel qui annoncent des temps nouveaux.

Visages du romantisme

Parce que la Suède sort amoindrie des guerres napoléoniennes, que le classicisme y survit plus longtemps qu’ailleurs en Europe, que les centres de la vie intellectuelle se placent dans les villes universitaires de Lund et d’Uppsala et non plus à Stockholm, que le prestige de la France le cède à celui de l’Allemagne, un bouleversement se produit qui entraîne un sursaut de patriotisme et un réveil religieux.

En 1810 se fonde à Uppsala une revue, Phosphoros , organe d’un cénacle littéraire (les « phosphoristes ») dont le chef de file est Per Daniel Amadeus Atterbom (1790-1855): outre de remarquables essais, véritables fondements de l’histoire littéraire en Suède sur les visionnaires et poètes suédois (Svenska siare och skalder , (1841-1855), ce poète qui s’inspire de Tieck et de Shakespeare assigne à la poésie lyrique la fonction de découvrir le monde idéal dont notre terre n’offre qu’une grossière et décevante ébauche: L’Île de la félicité (1827). Ce mysticisme trouve une expression plus intense encore dans les œuvres d’Erik Johan Stagnelius (1793-1823), Les Lys de Saron (1821) et Les Martyrs (1821) influencés par Chateaubriand. Stagnelius tire une subtile jouissance de sa propre incapacité à choisir entre une sensualité tyrannique et une religiosité éthérée; ce déchirement provoque des recherches artistiques d’une grande beauté, mais le dilemme n’est pas résolu.

Le professeur Erik Gustaf Geijer (1783-1847) et le professeur Esaïas Tegnér (1782-1846), qui deviendra évêque, tentent de le résoudre par un retour aux sources historiques. Le premier est le plus illustre fondateur de Götiska Förbundet (1811), l’Union gothique qui voulait revivifier la Suède en lui inculquant les vertus des anciens Gots, d’où le nom de « goticisme » donné au mouvement, où l’on retrouve le souvenir de Johannes Magnus et d’Olof Rudbeck. Historien de qualité, Geijer est grandement responsable du mythe nordique ou du mythe viking que se hâteront d’orchestrer les romantiques français (par le truchement, surtout, de Xavier Marmier), à la fois par le rayonnement de sa personnalité et la mâle énergie de ses plus grands poèmes, comme le célèbre Viking (1811) ou Manhem . De plus, en véritable savant, il contribua à ressusciter le passé en publiant avec Afzelius l’important recueil de Chants populaires suédois des temps anciens (1814-1816). Mais on préfère aujourd’hui la force et l’émouvante simplicité de ses derniers et brefs poèmes hantés par la mort prochaine, comme Pour le jour de l’an 1838 . Tegnér, qui évoque Goethe parfois, a doté une inspiration toute romantique d’une expression restée classique. Il reste l’auteur cher à tout Suédois du poème patriotique Svea et surtout de la Saga de Frithiof (1825), imitée d’un modèle islandais ancien, ensemble de poèmes majestueux et harmonieux où un idéalisme plus grec assurément que nordique combat un pessimisme lucide.

C’est en 1980, avec la publication du premier journal libéral suédois, Aftonbladet , que se situe le tournant précis qui va hisser la littérature suédoise au tout premier rang, faisant resurgir un réalisme un instant délaissé pour offrir cet amalgame original qu’illustrent les œuvres d’Almqvist et de Strindberg.

Carl Jonas Love Almqvist (1793-1866) est le fruit de la lente évolution que l’on vient d’esquisser. Aventurier de haute volée qui mourra exilé et soupçonné de faux sinon de tentative d’empoisonnement, cet écrivain qui fut aussi directeur d’école et pasteur luthérien reste la première et la plus vivante expression de ce que M. Bigeon appela les « révoltés scandinaves », le premier à tenter ce que les Scandinaves nomment la « percée » (genombrott ) moderne. Disciple de Rousseau, de Swedenborg et des représentants des grandes tendances du romantisme européen, il aborde dans les seize volumes du Livre de l’églantine (1832-1850) tous les genres possibles, préfigurant les multiples et divers courants du modernisme (on n’osera publier intégralement certains de ses récits qu’en 1960); production inégale et touffue d’où émerge un plaidoyer pour l’amour libre (Ça va , 1839), des poèmes d’un lyrisme chantant (Songes , 1849), un roman ciselé comme un camée, Le Diadème de la reine (1834), dont le personnage principal est un étrange androgyne, des plaidoyers pour le petit peuple miséreux, comme Signification de la pauvreté suédoise (1838). Rousseauiste actif, Almqvist tenta un retour à la nature qui fut un échec personnel et conçut un plan d’éducation populaire étonnamment moderne. Tous les frémissements de l’idéalisme et du mysticisme, tempérés par un réalisme aux vues d’avenir audacieuses, passent dans une œuvre dont l’unité tient à la fascinante personnalité de l’écrivain.

Auprès de lui, les poètes qui se firent connaître sous le nom collectif de « Signatures » paraissent un peu fades, malgré l’aristocratisme parnassien, curieusement teinté de sollicitude sociale, de Carl Snoïlsky (1841-1903), auteur des Images suédoises , et l’éloquence grave de Viktor Rydberg (1828-1895) qui écrivit le roman Le Dernier Athénien (1859).

La fin du XIXe siècle voit l’entrée de la Suède dans le concert des nations industrielles, avec les bouleversements économiques et les problèmes sociaux qui en résultent. Cependant, la littérature officielle demeure romantique et ignore les préoccupations du monde moderne. Il s’ensuit que chez les personnalités de génie le sentiment d’incompréhension et de solitude est fort, partant, la tendance à la révolte, à l’individualisme anarchique sinon à l’exil, et le repli sur l’aristocratisme nietzschéen promis à un grand retentissement dans le Nord. Par là se trouvent expliquées les œuvres de Brandes au Danemark, d’Ibsen en Norvège et surtout du plus grand écrivain suédois, August Strindberg (1848-1912) dont toute la vie se sera passée à crier, par la poésie, le roman, la nouvelle et surtout le drame, son angoisse existentielle, son besoin d’amour, sa quête d’absolu, c’est-à-dire, encore et toujours, sa recherche passionnée de lui-même selon tous les registres de l’écriture, du romantisme au symbolisme en passant par le réalisme et le naturalisme selon une alchimie dont lui seul possède la clé. Maître Olof (1872-1876), Le Cabinet rouge (1879), Inferno (1897), Le Chemin de Damas (1898-1904), Le Songe (1901), entre autres, portent la marque du génie universel et sans âge parce que, au-delà de ce qu’elles doivent à leur temps, on perçoit une des personnalités les plus riches, les plus pathétiques et les plus déchirées qui aient jamais été.

Son ombre immense offusque un peu la portée d’œuvres contemporaines pourtant attachantes, toutes aimantées, malgré la diversité des écoles, par le rêve, la religiosité, la sentimentalité, et toutes tendant, consciemment ou non, à s’exprimer dans une prose poétique que facilite la claire musicalité de la langue suédoise.

Autour de 1890, le lyrisme fleurit avec Verner von Heidenstam (1859-1940), romantique attardé dont le recueil Année de pèlerinages et d’errances (1888) ouvre la voie à Gustaf Fröding (1860-1911), disciple des romantiques anglais, poète maudit qui exhala dans des recueils d’une belle musicalité comme Guitare et accordéon (1891) ou Éclats et lambeaux (1896) son angoisse de ne pouvoir accorder la laideur de la réalité aux blandices du rêve, et à Erik Axel Karlfeldt (1864-1931), qui chanta en vers robustes et d’apparence naïve sa Dalécarlie natale dans Chansons de Fridolin (1898): par là se trouvait mis à l’honneur un régionalisme qui devait constituer une des sources d’inspiration les plus fécondes de la Suède moderne.

Témoin Selma Lagerlöf (1858-1940) dont Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède (1906-1907), ouvrage de commande qui, sous le couvert d’une affabulation gentiment folklorique, porte toute une philosophie du retour à la nature primitive bonne et secourable, a imposé le nom au monde entier, mais qui fut aussi une romancière attentive à capter les résonances mystiques de la réalité la plus humble de son Värmland dans des romans dont le fleuron reste la Saga de Gösta Berling (1891). Pareillement, on ne fait pas assez droit à l’humanisme réaliste de Hjalmar Söderberg (1869-1941), délicatement exprimé dans La Jeunesse de Martin Birck (1901).

Et il convient de rappeler que le féminisme suédois, lancé avec plus de fougue que d’art par Fredrika Bremer (1801-1865), trouva vers la fin du siècle en Ellen Key (1849-1926) un apôtre convaincu.

Les Temps modernes

Désormais, la Suède est devenue une grande puissance. Elle souffre pourtant, en littérature, d’un déséquilibre entre tenants de la tradition et adeptes résolus d’un modernisme impénitent.

À ce titre, l’auteur le plus représentatif restera Pär Lagerkvist (1891-1974) qui, d’Angoisse (Ångest , 1916) à Mariamne (1967) en passant par Barabbas (1950) et de nombreux ouvrages romanesques ou dramatiques, ne cesse de réinstruire en termes passionnément ambigus le procès d’une époque qu’il accuse de nier la vie. Le même sentiment tragique de la condition humaine domine l’œuvre hautaine et racée du poète Vilhelm Ekelund (1880-1940), l’auteur de L’Étoile de la mer (1906), tandis que le grand romancier Hjalmar Bergman (1883-1931), dans Les Mémoires d’un mort (1918), ou Le Clown Jac (1930), voile ses créations angoissées du masque d’un humour souvent grotesque, et qu’Agnes von Krusenstjerna (1894-1940), dans des romans comme Tony (1922-1926), Les Demoiselles von Pahlen (1930-1935), Noblesse pauvre (1936-1938), dira, avant de sombrer dans la folie, l’extase de l’être jeune et pur devant l’amour et la vie, puis l’irrémédiable déchéance qui, par l’amour et la vie mêmes, mène inexorablement à la mort.

Peut-être est-ce la conscience de cette sorte d’impasse qui entraîna vers les années vingt un certain nombre d’écrivains, dits prolétaires, effectivement sortis pour la plupart de milieux ouvriers, à chercher leur inspiration dans leur expérience sociale, le plus souvent sous une forme autobiographique voilée. Ils exploitent, dans un réalisme franc né d’un amour profond de la vie simple, la veine individualiste strindbergienne. Relèvent de cette tendance, entre autres, Arthur Lundkvist (né en 1906), avec Flamme (1928), et Harry Martinson (1904-1978), marin et voyageur à la Paul Morand dans Voyages sans but (1932), romancier du Chemin de Klockrike (1948) et poète qui sut renouveler le vocabulaire pour décrire ses errances. Eyvind Johnson (1900-1976) est un romancier lucide et réfléchi dont la trilogie Krilon (1941-1943), qui défendait au prix d’une allégorie transparente l’humanisme occidental contre le nazisme, et les ouvrages parodiques inspirés de l’Ulysse de Joyce, Voici la nuit (1932) et Heureux Ulysse (1946), comptent parmi les œuvres marquantes du demi-siècle.

D’autres s’essaient à de courageux bilans, comme Gunnar Ekelöf (1907-1968), poète finement cultivé qui se livre dans Tard sur la terre (1932) et dans des recueils d’inspiration orientale telle La Saga de Fatumeh (1966) à une méditation en profondeur sur la civilisation occidentale, quand ils ne recherchent pas dans l’hermétisme, comme Erik Lindegren (1910-1968), dans L’Homme sans voie (1942), la clé d’une sagesse perdue. Mais désespoir et suicide guettent des engagements comme celui de Stig Dagerman (1923-1954), auteur du Serpent (1945) et de L’Enfant brûlé (1948).

D’autres tendances vont tantôt à la recherche d’une poésie concrète, comme Öyvind Fahlström (1928-1976) dans Oiseaux de Suède (1962), tantôt s’appliquent à une objectivité sereine qui cache en fait des recherches ironiquement subjectives, comme Per-Olof Sundman (né en 1922) qui affirme d’œuvre en œuvre une souveraine maîtrise dans l’art de la notation du décalage qui sépare sans recours, semble-t-il, réalité objective, expérience vécue et relation littéraire: Les Chasseurs (1957), L’Expédition (1962). Ou bien, c’est le mystère de l’être ici-bas qui fascine les romans bernanosiens de Birgitta Trotzig (née en 1929) comme dans Les Destitués (1957), tandis que Per-Olof Enquist (né en 1934) cherche à dédoubler la réalité « documentaire » d’une dimension psychosociale dans Le Cinquième Hiver du magnétiseur (1964). Sven Delblanc (né en 1931) revient à la tradition dans d’impeccables récits de goût classique (La Cape du pasteur , 1963), mais sa voix demeure solitaire. Per Odensten (1938), avec Gheel, la ville des fous (1981), respecte ce qui, de tout temps, fut l’essence du génie suédois: son sens du mystère et son application à en approcher les arcanes.

Les lettres suédoises de ces dernières décennies ont d’abord été marquées par une réflexion de caractère politique, dans la ligne de l’engagement social-démocrate vigoureusement défendu par les « prolétaires » de l’avant-guerre. Un Per Wästberg (né en 1933) médite sur la condition des peuples africains et sur le colonialisme (Sur la liste noire , 1960), Sara Lidman (née en 1923), qui avait débuté par un roman-reportage sur les mineurs du Norrland (La Mine , 1968), s’élève, dans Moi et mon fils (1981) contre le racisme et l’apartheid. Jan Myrdal (né en 1927) stigmatise le communisme à la chinoise dans le célèbre Rapport sur un village chinois (1963) avant de s’en prendre aux structures sociales et politiques de son propre pays (Enfance , 1982). Ce dernier point mobilise l’attention des écrivains. Ainsi pour les satires truculentes de P. C. Jersild (né en 1935) dans La Maison de Babel (1973), ou les très intellectuelles méditations philosophiques de Lars Gustafsson (né en 1936), par exemple dans Mort d’un apiculteur (1978), voire les vitupérations du poète Göran Palm (né en 1931) contre la sournoiserie du capitalisme à l’intérieur même de la social-démocratie (Endoctrinement en Suède , 1968). Les voix féministes trouvent leur meilleur porte-parole dans les romans de Kerstin Ekman (née en 1933), notamment dans Une ville de lumière (1983). Mais la nouveauté de ces derniers temps vient d’un retour en force de l’attention à l’écriture (Histoire de Såm , 1977, de Per-Olof Sundman) et surtout d’une sensibilité retrouvée à l’être humain tout nu, avec sa fantaisie irrépressible, contre le nivellement régnant. Les voix de Göran Tunström (né en 1937) dans L’Oratorio de Noël (1983), de Per Gunnar Evander (né en 1933) dans Les Poings noués de Judas Iscariote (1978), de Torgny Lindgren (né en 1938) dans Bethsabée (1984) ou de Carl-Henning Wijmark (né en 1932) – dont La Draisine est un chef-d’œuvre d’allégorie –, sans parler du fin poète Kjel Espmark (né en 1930; Signes à l’Europe , 1982), que révolte l’indifférence du monde présent pour l’individu vivant, paraissent bien devoir l’emporter sur tant de plaidoyers trop alourdis d’idéologie. De même, l’œuvre théâtrale et poétique de Lars Noren (né en 1944), trop violente (Le Courage de tuer , 1982) et marquée de morbidité, risque de s’effacer devant la poésie riche de métaphores explosives et d’images concentrées jusqu’au fantastique de Baltiques (1974) de Tomas Tranströmer (né en 1931). Mais un point reste acquis: l’exubérante vitalité d’une littérature à laquelle on ne refusera ni la lucidité ni le courage.

Enfin, on n’oubliera pas que s’exprimèrent en suédois quelques-uns des plus grands noms de la littérature finlandaise, entre autres Johan Ludvig Runeberg, Zacharius Topelius et Edith Södergran.

suède [ sɥɛd ] n. m.
• 1840; de Suède, n. de pays
Peau dont le côté chair est à l'extérieur, employée surtout en ganterie. suédé. « ses hauts gants de suède fauves » (Huysmans).

suède nom masculin (de Suède, nom propre) Peausserie (agneau, croûte de mouton) pour ganterie, très souple, dont le côté chair, qui constitue la face externe, a été rasé. Cuir dont le côté chair utilisé à l'extérieur a été poncé de façon à prendre un aspect velouté.

Suède
(royaume de) (Konungariket Sverige), état de la péninsule scandinave (V. Scandinavie), sur la Baltique et le Kattégat; 449 964 km²; 8 410 000 hab. (croissance: moins de 0,2 % par an.); cap. Stockholm. Nature de l'état: monarchie constitutionnelle. Langue off.: suédois. Monnaie: couronne suédoise. Relig.: protestantisme (église luthérienne d'état). Géogr. phys. et hum. - Adossé à l'O. à la chaîne scandinave, qui culmine à 2 123 m, le pays est constitué pour l'essentiel d'un socle ancien qui s'incline vers la Baltique; les plaines côtières sont surtout étendues dans le S. Les glaciers quaternaires ont modelé ce relief: profondes vallées, multitude de lacs, littoral découpé et frangé de nombr. îles, dépôts morainiques. Le climat, continental froid, est plus clément dans le S.: couvertes de forêts mixtes, elles groupent les meilleurs terroirs et l'essentiel de la pop. Ailleurs domine la forêt boréale de conifères, qui cède la place aux landes à tourbières et à la toundra en altitude et sur les franges N. La pop., urbanisée à 85 %, compte 23 % de plus de 60 ans, 17 % de moins de 15 ans; son niveau de vie est parmi les plus élevés du monde. écon. - Le domaine agricole, aux rendements élevés malgré la médiocrité du sol et du climat, emploie 4 % de la pop. active: céréales, pomme de terre, betterave sucrière, élevage bovin intensif. Haute technicité et coopératives permettent de couvrir presque les besoins, avec la pêche, importante. L'exploitation forestière (50 % du pays), très active, a favorisé dès le XIXe s. une forte industrialisation, qu'ont accentué les ressources hydroélectriques (et nucléaires) et minières: fer à haute teneur (65 %), cuivre, plomb. Moins de 25 % des actifs sont employés dans l'industrie, très diversifiée, dont les secteurs traditionnels (sidérurgie, chantiers navals) ont reculé, tandis que les industries du bois (pâte à papier, allumettes, bois d'oeuvre), constr. automobiles et aéronautiques, roulements à billes, industr. chimiques (explosifs, notam.) s'imposaient sur le marché mondial. Le "socialisme à la suédoise" s'est teinté de libéralisme; on a adopté en 1990 une fiscalité indirecte pesant sur la consommation et le capital plutôt que sur les revenus, et, en 1992, un programme d'austérité qui a porté ses fruits dès 1994: 2,3 % de croissance (3,5 % en 1995), chômage au-dessous des 8 %. Hist. - Peuplé dès le néolithique, le pays se donna une certaine unité au IVe s. apr. J.-C.: les Svears du N., dominant les Goths du S., formèrent le royaume de Svearike; centres princ.: Uppsala et Birka. Aux Xe et XIe s., les Suédois participèrent au mouvement d'expansion des Vikings. Ils se dirigèrent surtout vers le S.-E. de l'Europe, commerçant avec Byzance. Connus sous le nom de Varègues, ils se mêlèrent aux Slaves orientaux et fondèrent les principautés de Novgorod et de Kiev (V. Russie). De 1060 à 1250, des luttes dynastiques opposèrent la famille des Erik à celle des Sverker; Erik IX le Saint (1156-1160) devint patron de la Suède. La christianisation du pays, commençée en 830 env., s'achevait alors. La conversion des païens finnois servit de prétexte à la conquête de la Finlande (1157), effective au début du XIIIe s. Malgré les luttes dynastiques, l'économie, fondée sur le commerce et l'exploitation du fer, prit son essor. Par le jeu des liens dynastiques, la Suède entra en 1397 dans l'Union de Kalmar des pays scandinaves. Les maladresses des souverains danois provoquèrent plusieurs révoltes; en 1523, sous la conduite de Gustave Ier Vasa, la Suède reprit définitivement son indépendance. Le XVIe s. fut marqué par l'adoption du protestantisme (1527), le rejet de la tutelle comm. de la Hanse et le début de la lutte contre le Danemark, la Russie et la Pologne pour dominer la Baltique. Riche de ses forêts et de ses mines de fer et de cuivre, la Suède fut, au XVIIe s., une grande puissance européenne; Gustave II Adolphe (1611-1632) forgea une armée remarquable, victorieuse dans la guerre de Trente Ans. Après deux traités avec le Danemark (1645 et 1658), et les traités de Westphalie (1648), elle fut maîtresse de la Baltique, recevant notam. la majeure partie de la Poméranie et de nombr. îles danoises. Ces acquisitions furent perdues sous Charles XII (1697-1718), qui ne put, malgré de grands succès, triompher des coalitions fomentées par les puissances rivales de la Baltique (guerre du Nord, 1700-1721). Une Constitution (1719) laissa l'essentiel du pouvoir au Riksdag, assemblée dirigée par la noblesse. Il s'ensuivit une lutte entre le parti pacifiste des Bonnets et le parti belliqueux des Chapeaux, lequel engagea deux guerres malheureuses, contre la Russie (1741) et contre la Prusse (guerre de Sept Ans, 1756-1763), mais le pays s'ouvrit aux idées nouvelles, françaises surtout. En 1789, par un coup d'état, Gustave III, jusque-là despote éclairé (1771-1792), restaura l'absolutisme. Ayant pris parti contre Napoléon, puis contre la Russie, la Suède perdit la Finlande (1808) au profit de la Russie, mais acquit en 1815 la Norvège enlevée au Danemark. La Constitution promulguée en 1809, sous Charles XIII (1809-1818), fut respectée par son successeur, le général français Bernadotte, devenu le roi Charles XIV (1818-1844). Le régime se libéralisa progressivement sous Oscar Ier (1844-1859), Charles XV (1859-1872) et Oscar II (1872-1907), l'économie se modernisait et un syndicalisme très actif apparut. L'union avec la Norvège fut pacifiquement dissoute en 1905. Neutre pendant les deux guerres mondiales, sous la règne de Gustave V (1907-1950), la Suède poursuivit son évolution (suffrage universel, 1907 et 1909; vote des femmes, 1921); prospère, elle se donna dès le début du siècle une législation sociale avancée: le "socialisme à la suédoise", qui, à partir de 1990 s'est teinté de libéralisme. Charles XVI Gustave est monté sur le trône en 1973, à la mort de son grand-père Gustave VI Adolphe. En 1976, le parti social-démocrate, au pouvoir depuis 1932, laissa la place à une coalition plus à droite, qui gouverna jusqu'en 1982, puis de 1991 à 1994. Elle n'a pas remis en cause les acquis sociaux, pas plus que le gouv. social-démocrate (1982-1991 et dep. 1994) n'a renoncé aux mesures libérales et d'austérité prises par la droite. La Suède ne fait pas partie de l'OTAN, mais le 1er janv. 1995, elle est entrée dans l'Union européenne. En 1997, elle a manifesté son intention de ne pas entrer dans l'Union monétaire en 1999, mais ultérieurement.
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Suède
n. m. Peau dont le côté chair est à l'extérieur.

⇒SUÈDE, subst. masc.
PEAUSS., vieilli. Peausserie utilisée surtout pour la confection de gants, ,,préparée à l'envers du sens habituel, et dont le côté chair placé dessus est poncé de façon qu'il acquière un aspect velouté`` (RAMA Maroq. 1975); p. méton., gant(s) ainsi confectionné(s). Gants de suède. La comtesse de Spalato (...) s'activait (...), soignant elle-même ses fleurs en corbeille, ses plantes vertes, gantée de Suède clair jusqu'au coude (A. DAUDET, Rois en exil, 1879, p. 364).
Région. (Québec). Peausserie utilisée surtout pour la confection de gants, ,,préparée à l'envers du sens habituel, et dont le côté chair placé dessus est poncé de façon qu'il acquière un aspect velouté`` (RAMA Maroq. 1975); p. anal., cuir suédé ou daim; vêtement en cette matière. Et le ravissant sac de suède encore! Il avait tout choisi pour elle (ROY, Bonheur occas., 1945, p. 469). Nettoyage à sec, lavage de chemises, nettoyage de cuir et suède (Le Soleil, Québec, 13 avr. 1985, A, p. 5).
Empl. adj. inv., rare. Qui est de la couleur naturelle du suède, d'un ton fauve ou brun clair. Les jolies teintes rouille, feuille morte, suède, qui sont sobres et distinguées (Fémina, 1er juin 1909, p. 292 ds QUEM. DDL t. 16).
Prononc. et Orth.:[]. Parfois avec majuscule (v. A. DAUDET, loc. cit.). Au sens de « gants » selon ROB. 1985: porter des suèdes ou, inv., des suède. Étymol. et Hist. A. Subst. masc. 1840 gants de suède (BALZAC, Pierrette, ch. VII, t. 2, p. 70 ds QUEM. DDL t. 16); 1846 « gant » (BESCH. Suppl.). B. Adj. 1901 « couleur du suède » (COLETTE, Cl. Paris, p. 118: mettez donc des suède au lieu de gris-perle; c'est plus joli avec le bleu). Empl. comme n. commun de Suède, n. de pays.
DÉR. 1. Suédé, -ée, adj. a) Peauss. [En parlant d'une peau] Qui est apprêté selon le procédé donnant le suède. Du chevreau suédé (RAMA Maroq. 1975). b) [En parlant d'un tissu, d'un papier, d'une surface] Qui a l'aspect du suède. Mallette à couture (...), intérieur suédé (Catal. jouets (B.H.V.), 1936). []. 1re attest. 1936 id.; de suède, suff. . 2. Suédine, subst. fém. Tissu ayant l'aspect du suède, utilisé en confection ou pour doubler certains objets (sacs, mallettes, etc.). Blouson (...) en très belle suédine marine (Catal. La Redoute, automne-hiver 1951-52, p. 17). []. 1re attest. 1932 (Catal. Thibouville-Lamy, p. 40); de suède, suff. -ine.
BBG. — DAUZAT Ling. fr. 1946, p. 45. — QUEM. DDL t. 16, 19, 36 (s.v. suédé).

suède [sɥɛd] n. m.
ÉTYM. 1840, Balzac; de Suède, nom de pays.
Comm. (Vieilli). Peau dont le côté chair est à l'extérieur ( Suédé), employée surtout en ganterie. || Du suède.
1 (…) ses hauts gants de suède fauves, embaumant ainsi que sa voilette (…)
Huysmans, Là-bas, VIII.
(1846). Vx. Gant de suède. || Porter des suèdes ou (invar.) des suède.
2 Marcel m'épluche comme d'habitude :
— Mettez donc des suède au lieu de gris-perle; c'est plus joli avec le bleu.
Il a raison. Je change de gants.
Colette, Claudine à Paris, p. 136-137, 1901, in D. D. L., II, 16.
Adj. (1901). Couleur du suède. || « Des paletots (…) feuille morte, bronze, suède (…) » (la Mode illustrée, 27 mai 1906, in D. D. L.).
DÉR. Suédé, suédine.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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